Quand la ville pousse (BWV 1007)
Les plus récents comme les plus vieux

Le train de banlieue qui se prenait pour un TGV

      
un samedi matin, par beau temps (mais froid)
P2260004
      
Je devais me rendre à Paris. Selon mon humeur, parisienne ou banlieusarde, mon courage ou mon état de santé (emprunter la ligne 13 nécessite un minimum de résistance physique quant au taux supportable de compression), j'ai la chance de pouvoir choisir entre le train et le métro.
    
Ce matin-là, fatiguée, j'optai pour le train. J'étais de plus en plein "Ubiquité" (1), un livre que j'avais eu du mal à refermer quand l'heure était venue de quitter mon domicile, et ce mode de transport me semblait plus propice à la lecture. Souvent sur la ligne 13, il est même impossible d'entrouvrir un poche.
      
Je n'attendis pas longtemps sur le quai, ou alors c'était la magie du récit où j'étais embarquée qui me fit croire à l'arrivée rapide du banlieue attendu.
A peine assise, je repris là où j'en étais. Comme chaque très bon livre pour chacun de ses lecteurs, celui-ci me parlait un peu de ma propre histoire ; sans que rien ne puisse directement l'expliquer, il me redonnait confiance en moi.
    
C'est donc presque avec colère et en tout cas un trajet bien trop court, que je fus interrompue par la voie du conducteur, pourtant pourvue d'un agréable accent du sud, et qui annonçait "Mesdames et messieurs, nous arrivons en gare de Saint Lazare, terminus de notre train. Assurez-vous de n'avoir rien oublié. Je vous souhaite une bonne journée".
   
Sur ma gauche un voyageur que je n'avais pas remarqué en montant, répondit d'un ton aviné mais fortement intelligible, soit qu'il eût fort éclusé la veille, soit qu'il ait commencé tôt ce matin-là, "Moi aussi".
   
La colère vira au rire, que je conservai intérieur pour ne pas contrarier le répondant, juste avant qu'une voix féminine, suave et impersonnelle ne reprenne à son compte les principales informations, "prochain arrêt Saint Lazare, terminus du train".
   
Je me dis que décidément les tortillards bleus de la périphérie parisienne n'étaient plus ce qu'ils étaient, qui l'espace d'un parcours de cinq gares, se croyaient obligés d'assaillir de prévenances le moindre usager, et que leurs patrons devaient avoir bien peur de notre présence attardée dans ces wagons pour insister ainsi sur le terme du voyage ; refermai le livre à grand regret et quittai les lieux pour m'en aller accomplir les miennes démarches qui engendraient ce déplacement qu'au bonheur de lecture j'aurais volontiers sacrifiées. 
 
(1) "Ubiquité" de Claire Wolniewicz chez Viviane Hamy.
    
"Sa place était là dorénavant, au centre, non là-bas, en banlieue. "Banlieue" était un terme du Moyen Age ; originellement "lieu du ban", il désignait cette limite au-delà de laquelle la convocation - le ban - des vassaux pour la guerre n'avait plus de portée.
C'était ce que venaient de lui chuchoter les nuages. Il ne pouvait plus habiter là-bas puisque Rita était son centre. S'il demeurait loin d'elle, il n'entendrait pas son appel."  Claire Wolniewicz, "Ubiquité" page 67.

Commentaires