L'entracte
Rééducation sentimentale

L'avant-dernier appel

C'était un mercredi, c'est ma seule certitude

et l'automne n'était pas encore froid

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Je sortais de chez le coiffeur. J'y vais rarement, aussi je m'en souviens.

Afin que je patiente en attendant mon tour de shampe, l'aimable barbière m'avait procuré quelque lecture. Un de ces magazines pour dames où l'on se sent encore tenu, entre deux pleines pages de réclame, de glisser parfois un articulet culturel, le dernier livre ou film à la mode, celui dont il faut savoir parler même sans l'avoir lu ou vu.

Ceux dont les rédac-chefs se souviennent vaguement d'une révolution qu'il n'ont pas su faire ajoutent également entre la mode et les produits de tartinages corporels, un dossier au ton sérieux sur un sujet de société.

    

Ce mercredi-là, la société de papier pour dames s'inquiétait donc du difficile métier de coursier en ville, les accidents de leur travail, les risques de la profession.

C'était bien avant que Wytejczk n'ait le sien.

Je lus donc l'article dans une relative insouciance, non sans penser à lui, que j'avais brièvement croisé le jour de ma reprise de travail, mais depuis plus rien.

Peut-être sur cet élan, c'est en quittant cette boutique, la tête vaguement parfumée d'un gel inhabituel, que je lui avais téléphoné.

Il faut dire qu'un groupe de cabine était juste planté là, au beau milieu du trottoir, comme un ordre intimé.

      

J'avais obéi à cette injonction des choses, d'autant qu'il me revint que mon amie Françoise cherchait l'adresse d'un peintre sérieux pour des travaux urgents et que le frère de Wytejczk, à moins que son beau-frère, pratiquait ce gagne-pain. S'en remettre à nos hasards merveilleux de rencontres, qui déjà se raréfiaient, ne suffisait donc plus.

   

Quelque distrait avait confondu la veille cabine d'appel et urinoir, sans doute s'était-il à peine étonné du design inhabituel, d'un relatif manque d'intimité et de l'absence de raccordement au réseau des eaux usées ; les lieux s'en ressentaient, mais l'appareil était propre et fonctionnait correctement, je fis donc abstraction de l'environnement olfactif.

Du moins je prétendis.

   

Ce fut quelqu'un de sa famille qui décrocha mais Wytejczk était bien là ; chance étrange un jour de semaine en pleine journée, mais comme tout concordait jusque-là, de la demande à formuler à la présence d'un téléphone, en passant par l'article lu, j'oubliais de m'en étonner.

Il proposa qu'on se voit, et même rapidement, en insistant avec égard que ce soit un jour où je serai d'usine, qu'il viendrait me chercher après pointage du soir.

Je n'en demandais pas tant, juste une information, mais lui semblait heureux d'une occasion de se revoir, et ma foi je ne tenais pas tant que ça à m'attarder dans ces lieux malodorants le temps de noter l'intégralité d'une adresse d'entreprise dont il pourrait me fournir la carte à transmettre seulement 2 jours après.

      

Certaine de n'en rien oublier fors désintégration du noyau atomique, mort subite et personnelle ou nouvelle guerre mondiale et de proximité, je ne pris même pas la peine de noter notre rendez-vous dans mon agenda que pourtant j'avais en main, ne connaissant pas son numéro par coeur et l'ayant lu dans le carnet d'adresse qui y était fixé.

   

Mon allégresse ne vécut cependant qu'entre la conclusion efficace de notre accord et mon geste de raccrocher.

   

A cet instant précis, je sus qu'il ne viendrait pas ; avec une certitude aussi forte que l'impulsion qui m'avait fait entrer dans cette cabine alors que dans ma poche se tenait sage et silencieux mon téléfonino en parfait état de marche.

   

Je fus désolée pour Françoise.

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