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L'entracte

Céline et Thérèse

un après-midi de février, opéra Bastille, pendant Rigoletto. C'est un dimanche

      

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C'est quand même plus marrant quand Thérèse est là. Elle tient la traversière à côté de Céline. En plus c'est pour Rigoletto. Le livret est tragique, mais pour les musiciens c'est un opéra qui porte bien son titre, on peut se laisser un peu aller, en faire des caisses, de toutes façons c'est ce qu'on attend d'eux. Et puis même si en fin de carrière la lassitude peut s'installer, pour les moins aguerris dont la jeune femme fait partie, il y a un plaisir presque enfantin à jouer ces "tubes" de tout son coeur.

   

Thérèse est heureuse de retrouver Céline. Elle-même fut absente un peu longtemps en décembre, entre le répertoire qui ne nécessitait pas toujours sa présence et un parent âgé et malade dont il fallait s'occuper en mettant de côté sa propre vie.

Ensuite ce fut Céline qui n'y était pas, son petit Lucas atteint de bronchiolites avec rechute et hospitalisation.

    

Les répétitions n'ont pas suffit à écluser tout ce que les amies avaient à se dire, elles s'appréciaient depuis longtemps comme collègues, mais leur séparation prolongée les découvre l'une à l'autre confidentes de première bourre, ce qu'elles ignoraient jusqu'alors ; depuis l'admission de Céline dans l'orchestre elles se voyaient en effet à chaque jour de travail sans nécessité de convenir d'aucun rendez-vous, ni de se contacter par ailleurs.

C'est en interrogeant ce qui reste du 12 que Thérèse a d'ailleurs obtenu le téléphone de sa jeune collègue lorsqu'à son retour elle ne l'a pas retrouvée et que Pierre, le premier alto, qui la connaît depuis longtemps évoqua un enfant malade qui justifiait l'absence.

      

Alors en ce dimanche, avec cette légèreté particulière que donne l'ambiance des matinées, les deux dames sont peu attentives aux applaudissements pourtant nourris, elles en profitent pour reprendre avec animation leur conversation là où elles l'avait laissée.

      

Il faut dire aussi que Stanley est là lui aussi, juste le rang derrière elles. Il tient, selon les cas le hautbois ou le cor, et sans faille une bonne humeur contagieuse. Céline adore son humour qu'elle qualifierait d'anglais si elle ne craignait de le susceptibilité un peu étant donné ses origines Néo-zélandaises. Souvent il ponctue d'un commentaire bref, marrant et judicieux, l'exécution d'un passage particulièrement délicat ou qui aux répètes avait mis le chef en rogne car quelque chose ne correspondait pas au ressenti qu'il en voulait. Thérèse a dû mal à ne pas pouffer de rire, ce qui lorsqu'elle doit enchaîner premières mesures de la suite avec sa flûte n'est pas sans difficulté.

      

Sur Verdi, et comme Céline tient essentiellement le piccolo, elles sont à l'abri de ce genre de dérive, les flûtes servent surtout à ponctuer les fins de phrases, les puissants crescendo de quand tout l'orchestre s'y met. Et puis quand on intervient souvent la concentration est plus facile à tenir.

   

Céline croit d'ailleurs qu'elle s'en est bien sortie sur le passage où elle avait le privilège de jouer elle aussi de la traversière, celui qu'entre elles elles appellent l'air de la poule qui a pondu ; quand au moment de se diriger vers les coulisses pour le temps de l'entracte Pierre est passé près d'elle, il lui a posé affectueusement la main sur l'épaule dans un geste à la fois de félicitation et d'encouragement, auquel elle a été sensible. 

   

Avant la reprise, le chef, lui n'a discuté qu'avec les trombonnes. Elles n'ont pas su ce qu'il leur disait.

      

Plus détendue pour le le second acte, elle a même pu apprécier le moment de grâce qui s'est produit sur "Cortigiani, vil razza dannata", elle qui parfois se croit déjà blasée. D'ailleurs ce décor en escalier pour les scènes chez le bouffon et sa fille puis en hauteur pour le bouge où le duc s'amuse avec Maddalena, permet de jeter quelques coups d'oeil à ce qui se passe sur scène, ce n'est pas si souvent et plutôt plaisant. D'autant que les costumes, pour cette mise en scène plutôt classique, ne manquent pas d'allure. Elle aime particulièrement celui de Gilda quand elle va frapper chez Sparafucile puisqu'elle n'a plus rien à perdre et son bien-aimé la vie à sauver. C'est sur la fin juste avant qu'elle ne se retrouve la tête dans le sac, qui est inévitablement moins seyant que ses tenues précédentes, quoique pour une agonie ce soit finalement assez pratique.

      

Céline aime assez ces morts spectaculaires qu'offrent la plupart des livrets, si loin de la vraie comme pour en conjurer la peur.

Elle se souvient d'une nuit récente aux urgences pédiatriques, entre Lucas au souffle sifflant qu'elle aurait tellement voulu relayer, et Ludovic son compagnon que la panique pour son fils avait gagné et qui de fait n'aidait en rien. L'interminable attente. Et le silence dans sa tête, alors qu'à l'ordinaire s't fredonne toujours au moins une mélodie au moins en sourdine. Mais là, non. Les cris et chuchotements des autres malades, les bruits d'allées et venues, et la respiration si fragile et fêlée de son bébé ne dormait ni ne pleurait, comme si tout son corps n'était plus consacré qu'à cette seule activité pour laquelle il luttait.

      

Thérèse a remarqué un instant d'inattention et la pousse du coude, on approche du final, ce n'est pas le moment.

   

billet posté d'une connexion d'emprunt,

un peu bâclé sans doute, mais c'est peut-être mieux que rien.

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