Endettés

It's a free world - Ken Loach - 2007
(writer : Paul Laverty)

Les films de Ken Loach peuvent se considérer en deux catégories distinctes : ceux qui nous parlent de maintenant ... et ceux qui nous parlent des temps présents. Les uns le font à travers des reconstitutions historiques soignées qui nous enseignent au passage combien les drames passés nouent encore leurs données, les autres à coup de personnes d'aujourd'hui exactement placées là où souffle l'air du temps.

C'est le cas d'Angie et Rose dans celui-ci. Dans un quelque part anglais qui n'est pas la City, elles s'en sortent à coup d'énergie gâchée dans des jobs mal payés. Angie croit dans le sien, une agence d'intérim spécialisée dans la main d'oeuvre de l'est recrutée sur place là-bas à bon marché. On ignore comment elle est arrivée là, mais on apprend par après qu'elle élève un gosse avec la seule aide de ses parents, qu'elle est fort endettée pour une vie sans excès, qu'on lui avait promis un poste à responsabilité et qu'enfin elle y croyait. C'était compter sans la main mal placée d'un de ses hiérarchiques, qu'elle envoie promener pourtant fort poliment (elle se contente de lui envoyer un verre d'eau dans la tronche quand je lui aurais mis un pain sans hésiter - non seulement il fait le geste, mais devant sa résistance le commente en se moquant -).

Ça ne traîne pas, elle se fait virer.

Alors avec Rose, qui végète dans un emploi sous-payé et sur-stressé de téléphoneries commerciales, elles décident de monter leur propre agence de travail précaire et archi-temporaire. Pas d'argent pour démarrer, elles se font donc prêter ou sous-louer un lieu (local serait surfait), et se lancent dans l'illégalité. Deviennent exploiteuses à leur tour à force d'être exploitées.

S'exploitent aussi elles-mêmes car elles bossent également comme des damnées. Encaissent des coups tordus qu'elles répercutent avant d'être en retour victimes de ceux qu'elles ont spoliés.

Je me demande quels privilégiés peuvent voir ce film sans se sentir directement concernés par au moins l'un des rôles : qu'on soit grand-parents tentant par la stabilité d'une petite retraite, elle au moins assurée, d'offrir aux petits-enfants un semblant de vie structurée, jeune parent écartelé entre contraintes professionnelles et heures familiales rendues impossibles, homme encore jeune brisé par une société où il se trouve sans place et qui passe ses jours à végéter devant la télé (celui-là on ne le voit pas, mais il est évoqué), migrants courageux et de bonne volonté mais qui se font arnaquer et en deviennent dangereux, toutes personnes (sur)endettées qu'elles l'aient fait pour passer ou juste pour au jour le jour d'une période peu ou mal payée s'en tirer.

Dans son combat pour s'en sortir coûte que coûte, à tout prix, et en bouclant son bon coeur qui pourtant déborde parfois (Elle aide ainsi une famille dans la détresse, au grand dam de sa partenaire qui tente de lui faire comprendre qu'aider l'un appelle à aider l'autre et qu'ils sont tant nombreux que ça n'est pas possible), elle ne laisse personne indemne. Le seul qu'elle n'abîme pas, c'est celui qui s'en va.

Pour autant, Ken Loach et Paul Laverty sont aussi incapables de brosser un personnage de pur salaud, que moi d'en vouloir à ceux qui m'ont fait du mal des lors qu'ils m'ont un temps vraiment aimée. On cherche toujours à les comprendre, à retrouver le bon en eux, à saisir l'insaisissable pourquoi-ils-ont-fait-ça.

Vous trouverez peut-être qu'il fait dans l'angélisme, je pense entre autre à une scène de fort cinéma, où mère et fils regardent un film violent sur leur petit écran avant que la violence finalement en descende, moi pas.

Je sors de ses films sans illusion sur l'état du monde, i.e. le même état d'esprit que j'avais en entrant, sociétés où même les bonnes personnes sont poussées à assassiner leurs meilleurs amis pour pouvoir s'en sortir et éliminer la concurrence qu'ils constituaient, mais moins seule dans cette quête perdue d'un brin d'humanité dans toute cette barbarie. Soulagée aussi, même si les solutions semblent avoir foutu le camp, que quelques-uns donnent enfin la parole à ceux qui sont broyés, essorés par leur quotidien mais n'en demeurent pas moins humains.

Au petit matin

lundi 9 juillet 2007, sans doute un peu avant 7 heures

P7090024 Pour cause de contraintes professionnelles communes, le groupe dont je fais partie sur ce festival n'avait jamais ou seulement jadis assisté à la nuit blanche, clôture traditionnelle des 10 jours de cinéma.

Cette année étant peut-être la dernière, nous avons fait l'effort sur nos congés et financiers de rester un jour de plus afin d'en profiter.

L'élu de l'hommage était Robert Mitchum et "La nuit du chasseur" ne nous a pas déçus. Pourtant nous l'avions tous déjà (re)vu. Mais certains films vieissent avec des rides qui les embellissent et les rendent vénérés, quand d'autres se périment malgré d'immenses succès premiers. La connaissance accumulée au fil des années, du cinéma et de ce film, n'y ont rien fait : j'ai senti mon coeur qui battait à nouveau et toujours quand le méchant Mitchum en prêtre démoniaque poursuit les enfants perdus.

Il était étrange de rester ou se relever la nuit pour voir ensuite de vieux westerns qui auraient pu sombrer dans l'oubli. Une Marilyn dont on pressent qu'elle en a sous la semelle bien plus à revendre que son rôle simplifié, et dans le regard une urgence palpable, clôturait la nuit en sa compagnie, sur "Une rivière sans retour" qui bouclait la boucle embarquée (1).

Au petit matin fut servi le café (et un peu plus pour ceux encore vifs et qui sortirent sans traîner de La Coursive qui nous abritait) dans deux estaminets du vieux port.

Je n'ai pas su m'attarder, rêvant sans doute d'une Lilian Gish qui me recueillerait et me redonnerait confiance sinon en l'humanité du moins en l'existence d'une part de bonté, sans doute bien cachée, un petit gisement qui resterait, accompagné d'une réelle bienveillance, résistante aux vents mauvais. Comme l'enfant du film j'avais par deux fois crié "Don't" sans qu'on m'entende un seul instant, désemparée et impuisante. La vie avait continué vide.


J'ai pris quelques photos en rentrant par la plage. Je n'ai croisé personne. Peut-être étais-je la seule à avoir survécu à quelque chose que j'ignorais ? Le monde visible ressemblait à ma vie, inexplicable et singulière. Il vallait mieux rentrer.

(1) Il y aurait ainsi deux sortes de western, ceux à cheval et ceux en bateau. Mes préférences m'auront conduite à finir frustrée de longues chevauchées (j'ai préféré aux John Ford les films iraniens).

[photo : après la nuit, le petit-déjeuner]

Tristes files

ici ou là mais ce matin aussi

La_queue_du_dragon_080707p7080013 [photo : une des files d'attente qui se passait bien -il y en a eu aussi -]

On nous annonce pour cette année une fréquentation record au festival.

Chaque bonne nouvelle ayant son côté sombre, celle-ci n'échappe pas à la règle : les files d'attente cette année ont été, pas toutes mais certaines et nombreuses, très sauvages et désordonnées.

Les passionné(e)s ont choisi leur film dont certains passent peu, voire une seule fois. Arrivent donc une heure à l'avance afin de pouvoir dans la salle entrer.

Mais voilà que des copains, des voisins, des cousins, des politiciens (nous en avons entendu un répondre quelque chose comme "Vous savez qui je suis" à quelqu'un derrière qui protestait de sa manoeuvre de resquille) viennent se greffer autour de premiers arrivants.

Si la salle est vaste et que tout le monde entre (1) après tout peu importe, que leur mauvaise conscience si tant est qu'il leur en reste accompagne délicatement les insomnies que je leur souhaite.

Mais cette année ce ne fut pas toujours le cas. Certaines de mes amies ont fait l'attente longue trois fois avant de parvenir à voir par exemple "Le foulard bleu" (merci encore aux organisateurs pour la programmation supplémentaire), sans pouvoir forcément se rabattre sur d'autres films voisins dont les salles étaient également complètes.

Les films iraniens pour lesquels l'affluence a dépassé les espérances ont particulièrement été atteints par ce phénomène.

Paraît-il que l'an prochain une très grande salle devrait s'ajouter aux autres et permettre ainsi d'éviter l'inconvénient, si décevant et si usant à force, d'autant que chacun des resquilleurs s'estimant être le seul à procéder ainsi s'applique à rembarrer les rares qui osent protester, quand ils n'usent pas d'une mauvaise fois désarmante ("J'étais là avant" affirme avec applomb l'apparition soudaine et massive qui vient à l'instant de se matérialiser devant vous).

Je tiens à préciser que j'ai vu souvent les jeunes bénévoles ou membres du staff de festival prendre leur place scrupuleusement et risquer tout comme moi de se faire refouler, sans tenter par leur statut d'obtenir aucun privilège. Bravo à eux.

Honte à ceux qui se croient au dessus du petit peuple des cinéphiles respectueux.

A quand une canalisation souple des files comme c'est d'usage souvent à Paris et qui permet de freiner les abus en rendant l'agrégation de dernière minute un peu trop voyante ou sportive ?

(1) un très bon film d'où qu'on soit dans la salle et du moment qu'on voit l'essentiel de l'écran vous embarquera aussitôt. Un qui ne vous convient pas, vous aurez beau être placés comme des rois de l'Ancien Régime il vous lassera ou vous endormira.

Lire la suite "Tristes files" »

2 mois 0 semaines et 1 jour

et déjà tant de dégâts.

Le fait même qu'il en ait été question prouve que ça ne s'arrange pas :

http://rue89.com/2007/07/07/pataques-du-gouvernement-concernant-la-la-palme-dor

(d'après le site Rue89)

J'ai vu ce film ici à La Rochelle. C'est une oeuvre sensible et d'une grande dignité.

Elle n'est pas à conseiller pour des enfants petits, compte tenu du sujet abordé et de son traitement qui ne joue pas le jeu de l'hypocrisie. Des images risquent de leur rester qu'ils seraient trop jeunes pour appréhender (1). Seulement il se trouve que sans être didactique il est d'une grande pédagogie. Tous ceux et celles en âge de procréer devraient pouvoir y accéder, ainsi qu'à toute information qui les met au courant de leurs risques et responsabilités.

Bien sûr si l'on veut diriger des citoyens ignorants et encourager des jeunes filles les viols consentants ainsi que les risques graves et inutiles, on peut censurer, c'est même conseillé.

(1) encore que, s'il y a un adulte pour expliquer et discuter et mettre en garde un peu avant, ce n'est probablement pas pire que les monceaux d'horreur vaine qu'ils ingurgitent à la télé.

Ciné couché

Entre jeudi et vendredi peu après minuit

Pict0068 Un des lieux du festival les plus magique et envoûtant s'en trouve un peu à l'écart. C'est une ancienne Chapelle parfaitement restaurée.

Des films y sont projetés, essentiellement des courts.

Jusque-là tout est classique.

A un détail près.

C'est au plafond qu'ils sont projeté. Et allongés qu'on les regarde.

Pour ces brefs voyages, quel meilleur procédé ?

"Le foulard bleu" reprogrammé

Samedi 7 juillet 2007, La Rochelle

Cimg6302 Comme il nous l'a été annoncé tout à l'heure lors de la rencontre avec Niki Karimi (la première à gauche) et Rakhsan Bani-Etemad (la troisième) et qui en est la réalisatrice, son film

"Le foulard bleu"

qu'une trop grande affluence a empêché beaucoup d'entre nous d'aller voir,

sera reprogrammé pour une séance supplémentaire

demain matin (dimanche 8)

à 9 heures 30 aux Dragons

Qu'on se le dise !

(et grand merci à Prune Engler et à toute l'organisation du festival en particulier pour leur réactivité)

Un long sentiment d'hiver

La Rochelle, hier, fin de matin

P7050006

Cette année je n'achète rien, c'était décidé et inscrit au budget (ou à l'absence de), et je m'y tenais.

Mais le froid a eu raison de moi, j'avais beau avoir prévu un sac de printemps assez proche de celui que j'aurais préparé pour un voyage à Amsterdam en mai, j'avais beau me bouger pour tenter de résister, une baignade un jour, un long circuit en vélo un autre, le sang s'il circulait était glacé.

Alors en sortant d'un adorable film d'animation japonais (1), passant devant un portant de coupe-vents et blousons soldés j'ai craqué pour un vêtement de marin revisité pour apprentie bobote parisienne congelée, imperméable, à capuche et doublé en polaire.

Nous étions hier le 5 juillet.

Je l'ai porté toute la journée et j'étais enfin bien (mais tout juste).

Etrange année où de Marseille j'aurais rapporté début mai un pull à coll roulé et à l'été de La Rochelle un vêtement digne d'automne, comme si ce n'était pas que dans ma vie mais sur l'ensemble du pays qu'il soufflait un vent mauvais.

PS : tant qu'à craquer, j'ai aussi acheté un livre (de poche). Les livres tiennent chaud parfois.

PS' : pour chroniquer les films je crois que j'attends définitivement d'arriver chez moi avec une connexion en théorie fiable ; l'intermittence de celle de l'hôtel ajoutée à mon énergie en flamme de bougie ne me permet que des bribes brêves.

(1) "Mes voisins Yamada" de Isao Takahata

Lire la suite "Un long sentiment d'hiver" »

Là où mon téléphone sonne

Ile de Ré, quelque part entre Ars et Les Portes, hier

P7040021

C'est ici mon quatrième séjour, je n'en reviens pas mais c'est un fait.

Par plaisir d'abord de la découverte, puis du pont (1), puis du vélo (2) et les années suivantes des retrouvailles, et de la solitude (physique, réelle et quand elle est choisie) je m'arrange à chaque fois pour m'accorder un jour de vacances au milieu des vacances pour aller pédaler à toute force sur l'île de Ré.

La première année, j'avais opté pour la prudence et préféré me baigner à une plage intermédiaire plutôt que de faire un vrai tour de l'île y chasse photos.

Depuis lors, moyennant quelques bons tuyaux d'une relative habituée, j'ai rodé le circuit, compte tenu du kilométrage j'ai juste le temps de faire le tour, un bon déjeuner et quelques emplettes en un lieu précis, puis rapporter au loueur le vélo à l'heure dite. Rien d'intéressant sauf pour moi, dans la sérénité que me procure l'accomplissement de ce tour minuscule et rassurant : il m'est chaque fois étrange d'être encore là et encore en capacité physique d'y parvenir l'an suivant. Je savoure à chaque fois ce sursis surprenant.

Mais l'amusant de la chose est que mon téléfonino, habituellement silencieux en vacances (on ne s'amuse pas sans raison à appeler quelqu'un au loin et qu'on sait essentiellement bouclé attentivement dans des salles obscures), vibre à chaque fois au même endroit, un point sauvage de l'île proche d'une réserve ornithologique.

La première fois un copain parisien mais qui était au festival et pour convenir d'un déjeuner, l'année suivante une amie en vacances dans les parages et cette année un vieux pote qui m'appelait de Paris. Chacune de ces communications chaleureuse annonçait du bon et m'avait fait du bien en plus de la surprise amusée d'être jointe dans un lieu aussi reculé. Je savoure la solitude, mais la solitude reliée.

Si jamais je parviens à revenir l'an prochain (3) et toujours assez en forme pour tenter l'expédition, je serais déçue qu'il n'en soit rien.

(1) traverser le pont de l'île de Ré en vélo pour peu que le vélo tourne bien et ne grince pas c'est un peu comme voler au dessus de l'eau.

(2) dans la lointaine jeunesse j'eus quelques velléités cyclotouristiques.

(3) rien n'est moins certain, hélas.

PS : Ça ne signifie pas que c'est le seul endroit de l'île où l'on peut capter, j'ai aussi reçu un appel plus tard du Théâtre du Rond Point pour une question d'intendance calendaire. Mais c'est à tel point précis que j'y avais songé comme explication possible.

L'orchestra di piazza Vittorio

A La Rochelle sta sera

Cimg6070 C'est le même type d'histoire que "Buena Vista Social Club" en infiniment plus multiethnique, jeune et déjanté ; ça se passe à Roma au début et puis à présent ça se poursuit ici,

c'est L'orchestra di Piazza Vittorio

le film, suivi du concert.

L'espace de quelques morceaux j'ai retrouvé un chemin vers la joie de vivre, j'ai même dansé. Et je n'étais pas la seule. Toute la salle était debout et qui applaudissait.

Je vais m'endormir en espérant que ma première pensée du matin sera pour eux et le bonheur communiqué.

Toute ma gratitude aux musiciens et à ceux qui ont rendu possible leur venue à La Rochelle.

[photo : les saluts à la fin]

Travail

La Rochelle, mardi après-midi

Cimg5965 Sans souci d'intendance, sans famille, sans patrie,

à proximité de lieux parfaits pour ce que j'ai à faire, je suis dans des conditions idéales de travail. Alors je le fais.

La question est : comment faire une fois revenue parmi les miens pour que ces conditions pour l'instant exceptionnelles puissent devenir mon quotidien, sans pour autant tout casser, alors que je suis désormais sans secours ni recours.

Obligée de passer par un texte triste pour évacuer, avant d'accueillir le coeur du sujet, je perds encore du temps. Quand serai-je enfin délivrée ?

A présent, ciné.

janvier 2008

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