Le Baiser de la Matrice

Vous avez adoré lire Proust (1), ou vous regrettez de ne pas déjà l'avoir fait à haute voix.
Alors peut-être pourriez-vous participer à ceci :

Le Baiser de la Matrice


(1) Même que nous qu'on l'a fait maintenant on se la pète (et pas qu'en français, c'est dire)

PS : Si par mégarde, Proust vous effraie un peu (scories scolaires, parfois), lisez donc ce qu'en dit Clopine Trouillefou, ça commence par là.

Ceux qui ont compté

18112007

Je voulais lire avant qu'on m'apprenne et cette souffrance-là, le fait de pressentir qu'il ne me manquait pas grand chose pour piger mais qu'aucun adulte de mon entourage ne voulait consentir à m'aider (1), se réactive dés que les passeurs  possibles  refusent de transmettre.

Alors dés qu'on a consenti à m'expliquer enfin, parce que j'étais parvenue en âge où l'on voulait bien, je m'étais jetée sur tout ce qui passait à portée, ne glissant qu'en coup de vent déchaîné par la case Oui-oui puis Fantômette (en CE1).

Il y eu très rapidement les Club des Cinq et Clan des Sept publiés sous un nom, Enid Blyton, qui m'avait laissé croire, à moi qui ignorais enfant tout de l'anglais, que l'écriture des livres se faisait en usine, ou du moins dans des fabriques et par équipe. Quelqu'un, un chef sans doute, décidait après discussion de la trame de l'intrigue, les personnages avaient leur principales caractéristiques figées dans des sortes de portraits écrits au commencement et qu'il convenait de respecter (ce qui en faisait des êtres à mon goût un peu trop prévisibles), et les chapitres étaient répartis entre les différentes personnes dont c'était le métier de soigneusement les rédiger.

C'est pourquoi le premier vrai livre qui ait compté fut "La gloire de mon père" de Marcel Pagnol. J'étais en CM1, devais avoir 9 ans, on l'avait lu en classe, et cette histoire de bartavelles, à moi qui étais si loin de la chasse (2), m'avait scotchée. J'avais alors compris qu'un être humain qui écrivait avec du sentiment et des souvenirs était derrière ce travail, j'avais compris ce qu'être écrivain signifiait.
Dans la foulée j'avais dévoré tous ses Souvenirs d'enfance et j'étais probablement tombée (secrètement) amoureuse de Lili des Bellons au point que mon petit coeur bat encore quand au détour inattendu d'une conversation d'aujourd'hui revient cité son nom.

Les héroïnes filles qu'on nous proposait à l'époque étaient bien trop nunuches à mon goût, seule la Claude du club des cinq me paraissait un peu normale quoi que bien trop autoritaire (j'ai toujours eu un problème avec l'autorité), mais n'avais pas été insensible aux Alice (en bibliothèque Verte, nom de l'auteur oublié),  adorais  les Poly de  Cécile Aubry (et les feuilletons télévisés y afférents), et  n'avais pas dédaigné  La comtesse de Ségur que je trouvais d'un exotisme forcené mais parfois un peu perplexifiant (ils vivaient bizarrement ces gens). J'aimais beaucoup  ses dialogues avec les prénoms et deux points et puis ça causait. J'y trouvais (mais pourquoi ?) beaucoup de charme.

Mes passions de lectures suivantes sont moins datées et plus en vrac.

Pendant toute une série d'années, celles où j'étais au collège, ma cousine Anne m'offrait à chacun de mes anniversaires une oeuvre majeure dont je me régalais.  Je devais être en 5ème pour "Les Misérables" de ce bon vieux Victor (quel choc, en trois tomes),  et en 3ème pour Jules Vallès ("L'enfant", "Le bachelier", "L'insurgé", ma cousine était généreuse).

A côté de ça je m'étais prise d'intérêt pour les Safari Signes de Pistes dont les illustrations  me faisait éprouver un malaise  diffus  que je n'ai compris qu'au siècle suivant (ou peu s'en faut), mais dont  j'adorais les  Enquêtes de Mick Chat Tigre, et dans une moindre mesures les avantures de Prince Eric (3). L'intérêt des textes pour moi primait. Et peut-être aussi le fait que pour y avoir accès j'avais obtenu des bibliothécaires du collège un léger surclassement me permettant d'aller taper dans les livres 4ème/3ème alors que j'étais encore en 6ème. Ces livres avaient donc comme un léger parfum de reconnaissance. Les aurais-je sinon tant aimés ?

 

Ont beaucoup compté les Agatha Christie qui garnissaient la bibliothèque familiale. Ma mère les avaient tous et tous lus. C'était au Masque, et déjà à l'époque usés par leurs relectures successives ils perdaient leurs feuilles comme un vieil oreiller ses plumes. J'en ai tant lus qu'ils sont en moi comme une tourbe (4) fondamentale  indissociés les uns des autres fors quelques titres marquants (Ah "Le meurtre de Roger Ackroyd ,  "La mystérieuse affaire de Styles" et "Le crime de l'Orient Express").

Dans la foulée les Conan Doyle et les Jules Verne avec une tendresse particulière pour "L'île mystérieuse". Ceux-là s'empruntaient plutôt à la bibliothèque municipale.

Il y a aussi ceux qui ont compté "gâchés", c'est-à-dire qu'ils furent lus par moi trop jeune pour ma maturité affective. Je suis donc passée complètement à côté tout en ayant conscience qu'il se passait quelque chose de très intéressant mais bon sang pourquoi faut-il que l'histoire soit si bêtasse. Et puis les histoires d'amour qu'est-ce que c'est débile : tu prends un personnage, il a l'air sympa et tout et saint d'esprit, et puis hop soudain il se met à agir comme le dernier des mollusques mono-neuronal, c'est parce qu'il est tombé raide dingue amoureux.

Exemple typique : Madame Bovary qu'on nous faisait lire en 3ème. J'étais sensible à l'écriture mais incapable de rien piger aux motivations des gens qui s'y agitaient ou plutôt, en l'occurrence s'y ennuyaient ferme.

Dans une moindre mesure parce qu'il me plaisait bien au fond le petit Juju même si son ambition forcenée et calculative était (reste) pour moi un mystère, "Le rouge et le noir", lu en 3ème aussi.

Boris Vian m'a longtemps fait l'effet du jazz : je ne "comprenais" pas cette musique ni vraiment ces textes, mais j'y pressentais de la magie pour quand je saurais. Le déclic pour l'un comme pour l'autre fut simultané vers ma 23ème année. J'avais cependant lu "L'écume des jours" à 13 ou 14 ans.

Rimbaud, je le dois à celui qui fut mon prof de français en première et seconde, Bruno Plane, qu'il en soit encore et encore remercié.

Celui-là il m'allait comme un gant (5), contrairement à un Baudelaire que j'admire de loin, froidement et à son Verlaine, trop bourgeois pour moi.

Pourtant je n'étais pas sectaire, j'ai aimé Proust ("Un amour de Swann" pour commencer, vers 15 ou 16 ans peut-être) et ses phrases où l'on pouvait se caler bien au chaud, elles vous amenaient toujours à bon port comme lors d'un voyage en train sans retards ni correspondances, et c'était si reposant. Je lui en pardonnais ses duchesses et ses amours d'une subtilité à mes yeux incompréhensible. J'ai aussi aimé Chateaubriand mais son tombeau, son air malouin, son Combourg que je connaissais "pour de vrai" n'y sont pas pour rien. Les "Confessions" de Rousseau très tôt avaient comptée (piquée dans la petite bibliothèque "édition bon marché de grands classiques" de mes parents) et je me souviens d'avoir été mortifiée et de m'être sentie flouée quand j'avais appris (ou compris) que tous ses enfants avaient été "placés".  Malgré l'expérience et l'âge, il m'en reste un peu de mal quant à ceux qui écrivent humain et si bien et agissent dans la réalité de tout autre façon.

Les autres chocs d'encore jeunesse sont Buzzatti et son "Désert des tartares", et Patricia Highsmith dont "Ces gens qui frappent à notre porte" n'a jamais en 25 ans quitté mes successifs chevets.

D'autres ont compté et ils furent nombreux et de plus en plus formidables à mesure que comme un oenologue qui serait né au Groenland et n'aurait pu se rapprocher des grands terroirs et bons cépages qu'après un long et éprouvant voyage, ma capacité de goûter s'affinait. J'ai totalement perdu en chemin le goût du suspens (6) qui enfant me faisait tourner les pages à une vitesse folle (tout en lisant quand même tout), mais voilà

la question était 10 ou 12 de l'enfance à l'apprentissage, et je crois qu'on y est.

 

 

(1) au fallacieux prétexte que ça m'embrouillerait pour apprendre vraiment au CP.
BANDE DE CONS

(2) Pure petite citadine j'étais incapable d'intégrer autre chose que chasser = tuer des pauvres bêtes qui ne nous avaient rien fait. Bambi était le premier film que j'avais vu au ciné.

(3) signées Mick Fondal pour les premières et Serge Dalens pour les seconds

(4) Je tiens à préciser que pour moi la tourbe n'est pas un élément négatif, en plus que ça peut même permettre de se chauffer ; j'aime les whiskies tourbés de l'Ile d'Islay au point d'en posséder one square foot (il paraît).

(5) Ce qui pour une Gilda est très dangereux, je l'ai appris à mes dépends.

(6) Franck, désolée.

 

[photo : trouvée sur mon téléfonino lors d'une sauvegarde aujourd'hui effectuée, date peut-être de janvier ou bien d'avant (un essai ?)]


Rajouti non secondaire  03/05/08, 11 heures 40 :

J'en avais oublié un et de taille, il était dans la bibliothèque de "classiques bon marché" de chez mes parents, je l'ai lu adolescente (mais je ne saurai dater, à moins de tout relire de mes carnets de bord) :

"Le comte de Monte-Cristo" d'Alexandre Dumas.

(primordial et fondateur)

et par ailleurs mais plus tardif (vers 20 ans) la version originale des souvenirs d'enfance et de jeunesse de Laura Ingalls Wilder, qui valent infiniment mieux que le feuilleton télé gluant de bonsentimentalisme qui en a été fait, et que sa V.F publiée à l'époque dans une collection pour enfants (et en passant édulcorée). C'est bête à dire mais malgré tout ce qui peut nous séparer, d'époque, de foi surtout, et de mentalités, aux heures noires il m'arrive de penser à elle, qui en a passablement cumulées (1), et d'y puiser du courage résiduel.

(1) Curieusement ou peut-être est-ce parce qu'elle n'en a rien publié ou rien d'assez diffusé pour me parvenir (tiens, si à présent grâce à l'internet j'essayais ?), je n'ai pas ou peu lu de récit direct de sa période de profondes difficultés (incendie de leur ferme, mort d'un fils bébé, maladie grave de son mari Almanzo), mais comme elle a écrit en sa maturité, ses mots choisis portent le poids arrière de ce qu'elle a connu. Et donc une force.

Lire la suite "Ceux qui ont compté" »

"Carla sur le rivage" ...

mardi 1er avril 2008, à l'Astrée, au bord du soir et puis après

 

Notez, je vous prie, que j’aurais résisté longtemps avant de finalement céder sur un malheureux coup de tête hier soir dimanche, aux alentours de minuit.

Pict0018

Je ne voulais rien lire, rien du tout sur Carla, ça ne m'intéressait pas.

Seulement l'attachée de presse avait dit, Vous verrez, ne partez pas avec tant de préjugés, lisez donc au moins la scène où hébergée par Johnny H, elle croise le fantôme de Pierre B, comme c'est émouvant, vous en serez poignée.

Je préfère être émue et que ce soit poignant, seulement voilà dimanche soir,  au plus fort du blues récurrent, j'ai finalement cédé à sa vile tentation.

De Carla même après lecture, je n'ai pas d'opinion arrêtée, et j'aimerais bien n'en avoir aucune et qu'on me fiche enfin la paix au sujet de quelqu'un dont je préfèrerais ne pas me soucier.

En revanche, je suis aussitôt tombée sous le charme du style fluide et tendre de Veronica Trapez.

Je me suis empressée de chercher  par  g**gle  où elle  dédicaçait.  Je n'avais  qu'une envie, c'était la rencontrer.

Ce fut fait hier soir,  le livre à peine sorti,  et c'était à l'Astrée.

Une formidable et belle soirée.

Avec Veronica je n'ai pas trop parlé, que voulez-vous elle m'intimidait, et je ne suis pas à hauteur d'auteur. J'ai pu lui dire, cependant combien j'avais aimé son traitement sensible du sujet.

Surprise un peu d'apprendre qu'elle n'aimait pas le chou, même parfumé au hibou de girofle. Et qu'aux lecteurs de Montreuil (Seine Saint Denis) elle préférait ceux de Longjumeau (Essonne).  Enfin, chacun ses choix.

Heureuse grâce à elle de faire également connaissance d'Euken Zuzutola poète basque un peu leste si l'on en croît son traducteur du moins ce qu'il en fait en fin français, et en compagnie duquel, ce soir-là elle signait.

Un de ses fans de la première heure, plutôt que d'attendre en vain qu'elle lui accorde le temps privé d'un café (1), eut l'intelligence d'exprimer sa gratitude en lisant passionnément l'extrait dont je parlais. Il est au coeur du livre et en fait tout le charme. "Il" valant tant pour l'homme que pour le séduisant passage.

Enfin elle m'a signé son ouvrage pour moi toute seule et personne d'autre pareil, j'en demeure persuadée, et d'ailleurs voici ce qu'elle m'a confié : Pict0064

(1) Ça s'est vu récemment. Le blondinet plutôt pitoyable dont j'ai déjà parlé.

[photo : les deux auteurs, l'éditrice et les libraires de l'Astrée, hier soir au commencement]

Lire la suite ""Carla sur le rivage" ..." »

En voiture Simone

Et puis un jour, on ose relever la tête. Enfin, pour moi, cela s’est traduit comme cela : j’ai commencé à arpenter la vie en ne contemplant plus le sol, courbée que j’étais sous le poids de mon encombrant boulet, mais redressée, regardant les autres dans les yeux, et l’horizon vers lequel j’allais...

Il y avait déjà deux Anna, qui avaient pris sur leur temps pour m'aider, comme ça, sans garantie aucune. On se connaissait peu, et de moi elles n'avaient vu que le pauvre fantôme délaissé, égaré. Je ne sais pas comment elles ont fait pour savoir qui j'étais avant qu'on me blesse et qu'on pourrait bien rire ensemble et puis c'est tout si jamais je guérissais.

Il y avait eu aussi l'homme de septembre qui pris sur lui de me dire ce qui était peut-être difficile à entendre. Il a trouvé les mots précis. J'ai été sidérée et puis j'ai assumé, non sans avoir pleuré pour la plus belle histoire ratée.

Seulement passaient les mois, et ça n'allait pas. Les jours sont longs et moi je meurs (1).

En désespoir de cause, j'ai tenté d'ajouter aux devins d'ici un brin d'au-delà. Comme Virginia Woolf ne répondait pas, j'ai finalement appelé Simone Signoret. C'est difficile d'utiliser un téléphone lorsqu'on avait si longuement pratiqué avec Angelina la transmission de pensée, n'empêche cet effort je l'ai fait.

La mort revenait rôder, il était temps d'en finir

avec le sentiment d'être de trop tout le temps tout en n'existant pas et de mourir sans cesse au loin d'Angelina.

Je lui ai expliqué, Brad arrivé, Jolie partie,  après un festival du film de femmes à Créteil,  les deux Anna et le sage Septembre, mais dont les efforts conjugués ne suffisaient pas. Les fameux photographes venus à la rescousse et Ariane Ascaride qui aidait en silence au gré de ses voyages.

Alors c'est elle, Simone, qui a parlé, elle m'a raconté Ivo et Monroe et combien ce fut difficile, pour elle, à l'époque. Une mine d'idées pour apaiser et aussi me secouer, m'aider à réagir, m'y obliger. Elle était en fait surtout fort consolante.

Et Marilyn, elle vous a manqué ?

Son sourire entendu j'ai retrouvé des forces. Mon sentier escarpé n'était pas si rude et quand même un peu bien fréquenté. Je suis détombée malade, puis ai repris seule le travail qu'Angelina et moi avions entamé, donné beaucoup à lire à l'un ou l'autre photographe, à Anna, à Anna, à Fabien et ses copains .

A l'homme d'automne qui éditait, je n'ai pas osé, ni non plus à Viviane pour qui au fond je m'inquiétais et que je craignais bien trop d'importuner.

Ceux qui lisaient étaient (plutôt) contents.

Alors seulement j'ai levé les yeux vers un horizon qui n'était pas vide. Persuadée que quelque part, au delà du réel et des strictes apparences, Angelina m'attendrait. Car Brad ou pas, c'était quelqu'un. Et je l'aimais.



(1) pardon Guillaume.

Lire la suite "En voiture Simone" »

Dédicace à l'Astrée

mardi qui vient à partir de 19 heures

    

Pict0004_edited











 

          


Librairie l'Astrée
69, rue de Lévis 75017 PARIS
astree.contact.presse@gmail.com


Davantage d'infos  par ici :

“Nuages, ombres et nuées” (“Hodei, itzal eta lainoak”) d'Euken Zuzutola   

(poèmes)

et par là :

“Carla sur le rivage” de Veronica Trapez

Venez nombreux.


Et si on allait faire un tour au grenier

dimanche soir (en plein blues du), cuisine

P3090025


Alors 10, il s'agissait de goût à associer, vu chez Kozlika et puis Samantdi. J'ai pensé tiens, un bon moyen de faire diversion sur un blues du dimanche soir particulièrement carabiné, assez pleuré, allez hop bonne idée.

Et puis chez moi ça a complètement dévié, allez savoir pourquoi (!), le goût a disparu comme chez moi le désir depuis deux longues années, et sont venus des lieux et des gens (ou leurs travails), sur le mode "je ne peux pas passer à ou devant sans penser à"  :


- la station service sur la nationale qui va vers Sens, peu après Fontainebleau et à hauteur de Montereau, et "Passer l'hiver" d'Olivier Adam ;

- la forêt de Fontainebleau, un panneau routier Avon et Katherine Mansfield ;

- Carteret et Blanchelande et la lande de Lessay et les marais de la Sangsurière et Barbey d'Aurevilly (son oeuvre d'une façon générale mais plus spécifiquement "Une vieille maîtresse" pour le premier et "L'ensorcelée" ;

- Hauteville sous toutes ses formes (rue, nom de maison, une île éventuellement) et Victor Hugo et aussi quelqu'un d'autre ;

- Charleville Mézière, Paris, Londres, Paris, Bruxelles, Paris, le Burkina Faso, Paris, Stuttgart (cherchez l'intru) et Rimbaud, l'homme avant l'oeuvre ;

- Bruxelles et Philippe Besson (mais c'est pour une ou deux mauvaises raisons, rien de (vraiment) littéraire en fait) ;

- La banlieue de Paris ou de Lyon aussi (?) un soir gris et froid d'hiver sous la pluie et Simenon (en fait Maigret plutôt que Simenon lui-même) ;

- Tout château isolé avec Rilke (à cause des élégies de Duino, I presume) ;

- Tout endroit vert, vallonné, frisquet, et maritime avec Virginia Woolf ; toute vieille imprimerie ; et hélas la moindre étendue d'eau vaseuse et brumeuse et suffisamment grande.

- "L'Enclos du temps" avec Marcel Proust ;

(et puis inévitablement une île précise avec une femme particulière, mais c'est un peu hors-jeu et d'ailleurs ça ferait onze).


Je doute fort que cette version revue et corrigée intéresse grand monde, mais si quelqu'un veut prendre la relève, surtout qu'il n'hésite pas.


[photo : entrée annexe du château de la Belle au Bois Dormant, passage du Prince Charmant (avant)]

Lire la suite "Et si on allait faire un tour au grenier" »

La vie des morts n'est pas (toujours) un conte de Noël

billet pour Samantdi

(relu et corrigé le 09/10/07, 19 h)

C'est en Normandie. Une toute petite ville. Devenue très jolie. Un petit côté Portmeirion à mes yeux de Parisienne libre, et qui se sent très number 6 quand la boulangère voulant rendre service lui signale que son mari (le mien) est à la charcuterie.

Il y a un cimetière. Simple et accueillant.

Parfois cependant sont votées quelques modifications, un agrandissement d'un côté, un alignement cadastral de l'autre, pas grand-chose vous savez, mais de quoi obliger quelques morts à légèrement se déplacer.

Le long d'un mur il y avait les tombes des enfants. C'était un endroit blanc. Les enfants de la petite ville, les enfants d'un temps où devenir grand était un exploit, les enfants des temps des guerres, et de plus récents enfants maladroits ; ou qu'une maladie moderne avait saisis trop tôt.

Parmi ces enfants-là deux (ou trois ? (1)) qui s'ils avaient vécu auraient été mes oncles. J'ai toujours regretté de n'avoir pas de Tontons Français. Ceux-là dataient d'avant-guerre, ils auraient (peut-être) été épatants à souhaits même sans savoir flinguer. Sur les croix blanches il y avait des noms d'écrits. Je me souviens d'un Jean-Louis (2).

Moi-même je n'étais pas bien grande et je trouvais un peu étrange d'être plus âgée que des oncles potentiels.

Il a fallu libérer les emplacements. Il existait déjà un caveau de famille, qui ressemble à une simple tombe, tout le monde a été regroupé, mes grands-parents et leurs défunts enfants. Il n'y a plus de prénoms. Juste les deux noms de famille accolés.

Ma mère m'en avait parlé quand c'était sur le point de se faire, ou déjà à peine fait. D'une façon très neutre : il fallait agir, elles (les soeurs adultes et survivantes) l'avaient fait. J'avais pleuré. Leur mort m'avait de beaucoup précédée, mais apprendre leur déménagement posthume c'était comme si on me l'annonçait.

    

C'est toujours en Normandie. Cette petite ville à laquelle mes tourments me font trouver l'allure de Portmeirion.

Il y a une maison. Une maison dans la ville. Non loin d'un Calvaire et de la rue de Hurlevent (3).

Ma grand-mère y est morte quelques mois après le débarquement. Quelques mois aussi après avoir mis au monde un petit gars qui à l'hiver ne survivrait pas. Les maisons étaient brisées, ou leurs toits, y passait l'air froid, l'huminidité solide. Aux microbes ces lieux étaient hospitaliers, de même que les organismes affaiblis par les mois bousculés (4) qui avaient précédé.

Ma mère et ses soeurs n'aimaient pas cette maison. A tout jamais de leur cauchemar. Une Maman bien-aimée qui meurt en souffrant alors qu'on est encore toute jeune fille ou enfant.

Je ne l'ai visité qu'une fois. Ou deux. Mais je me souviens parfaitement de l'agencement des pièces, d'une salle de bain d'avant la plomberie, d'un grenier fait pour écrire, de la chambre où ma grand-mère a fini ses jours. Du papier peint. D'une grande cuisine qui faisait office de seconde entrée. D'un vaste rez-de-jardin vers l'arrière remplissant la même fonction que nos sous-sols modernes.

J'avais je crois 19 ans, connaissais fort bien la maison de la place, "la vraie", celle où ils logeaient "Avant" et où mon grand-père est presque parvenu à finir ses jours. Celle "du calvaire" n'était que le replis temporaire d'après-guerre, quand tout par ailleurs était déconstruit.

Seulement c'est dans cette dernière que ma grand-mère était. Son âme, son fantôme, ses derniers électrons où que sais-je. Le vestige de ses soupirs ?

Pour moi les morts ne sont pas nécessairement où on les a mis. Ils ont leur propre vie.  Je m'entends bien avec eux, j'ai été si longtemps, enfant, entre deux. Et puis plus récemment, mais pour tout autre chose.

La maison "de ma grand-mère" était à vendre. Mon grand-père mort, l'héritage devait se trouver réparti. Personne ne la voulait. Trop de mauvais souvenirs (ou de trop mauvais) pour celles qui auraient éventuellement pu la racheter. Le toit était à refaire. La salle de bain à installer (et peut-être de dignes WC ?). Trop de travaux, trop de frais.

Elle est restée longtemps ainsi. Se dégradant au fil du temps. N'intéressant personne que mon secret espoir de la racheter un jour. A cause du grenier (5) et de ma grand-mère.

En attendant j'avais déjà bien assez de mal à nous loger ma petite famille et moi-même tout contre un Paris qui me convenait. Portmeirion à l'année, je me méfiais.

Et puis il fallait travailler.

La "bonne" nouvelle est tombée alors que j'étais, je crois, en congé de maternité d'après Stéphanot. C'était un jour de bonne lumière, l'après-midi. Je me revois dans le couloir, les traces de soleil jouant avec la poussière, au téléphone ma mère, heureuse, surexcitée et qui appelait, Tu sais pour la maison, on a enfin trouvé quelqu'un, un bon prix.

Elle fut déçue par mon absence de joie. J'ai dû bredouiller un "Je suis contente pour toi". J'ai réussi à contenir la peine qui me submergeait jusqu'à la fin de notre conversation, sans pour autant trop l'abréger.

Puis j'ai éclaté en sanglots. C'était un temps où ça ne m'arrivait jamais, je croyais encore dur comme fer en l'amitié, c'était ma certitude pour avancer dans la vie et j'étais jeune maman de deux chouettes enfants, même si le reste était rude, pour tenir c'était assez. And young I was just kind of tough. Alors si je craquais, c'est que c'était grave. Et du profond de moi.

J'ai pleuré violemment jusqu'à l'épuisement. Je savais, je ne sais comment les travaux qu'ils feraient (6). Je ressentais que ma grand-mère ne saurait plus où se mettre, où aller. Qu'ils allaient fracasser sa bibliothèque, que moi seule voyais, jusqu'aux titres mêmes, que c'en serait fini de son repos en paix.

Car ma grand-mère avait lu, et beaucoup en quantité. Des romans à 4 sous. Elle lisait quand ses peines lui ôtaient le sommeil. Elle lisait pour oublier. Des romances chastes. De l'édifiant. Du écrit comme des dictées d'école. Mais elle lisait.

Je me sentais coupable de n'avoir pas su à temps trouver les moyens de la protéger. Je ne sais même plus où elle est. Sauf en moi, rarement, parfois (7).

Ce n'est pas rationnel, je sais. Ce ne sont que des sentiments. Des choses qu'on ressent, confusément. Samantdi, je comprends ta peine. Un déménagement, même pour un mort, c'est fatiguant. Et il n'aura sans doute pas la force de pendre la crémaillère. 

Tu pourras peut-être quelque temps encore le retrouver plus présent en son ancien logement. On ne peut pas savoir à l'avance, tu sais.  Et ça m'étonnerait fort que tu le perdes. Il semble si vivant dés que tu l'évoques. Courage.

(1) Je me souviens de deux tombes seulement. Mais je sais qu'ils furent au nombre de trois.

(2) Et c'est là que j'en recause à ma mère et qu'elle me dit "Jean-Louis, ah non, ils s'appelaient Marcel et Ernest".

(I just swear, pour Ernest, j'ai pas fait exprès)

(3) Je rebaptise par souci de discrétion mais en fait pas tellement (le rebaptisement et donc non plus la discrétion).

(4) La ligne de front avait pas mal oscillé sur zone, les civils avaient été priés d'évacuer, mais les lieux de replis s'étaient trouvés à leur tour pris dans la tourmente. Ils avaient dû prendre des risques pour s'en sortir vivants.

(5) Comme quoi la chambre à soi, j'y pensais déjà. Bien longtemps avant que.

(6) Ils ont effectivement tout restructuré. Pour le peu que j'en ai entrevu. Et ce que m'en ont raconté ceux de la famille que les nouveaux propriétaires, fiers de leurs réalisations ont fait visiter.

Tout est fonctionnel et parfait, confortable.

Tout est bousillé. La maison n'a plus de charme(s), au sens premier comme figuré, au pluriel comme au singulier.

(7) J'aimerais pouvoir glisser un lien vers un billet de monsieur Le Chieur sur "ses" morts de 14-18, il parle mieux que moi de ce sentiment-là. L'humilité du descendant.

Lire la suite "La vie des morts n'est pas (toujours) un conte de Noël" »

Ponctualité

Le bonheur vient-il de ces deux mots : la bonne heure? Cela voudrait-il dire qu'il vient toujours à la bonne heure? Le bonheur est-il ponctuel? Il l'a été pour moi mais au sens figuré. Entre un dimanche matin 10 heures et le mardi qui suivait 14 heures. Pendant ces 52 heures j'ai su ce qu'il signifiait.

P6140032_2

Il aura donc été fort ponctuel sur plus de 40 années.

Et pas d'une grande ponctualité calendaire, je l'attendais infiniment plus tôt que les 41 ans 6 mois et 30 jours auxquels il a enfin daigné me rejoindre pour l'esquisse d'une valse, aussitôt interrompue qu'entamée.

Il aura aussi été d'une étrange qualité : ce n'était qu'un bonheur d'un malheur qui cessait. Pas un pur pas un de toute beauté, non, seulement un bonheur soulagé.

Et d'un soulagement de courte durée. Des détails sur le malheur à peine clos eurent tôt fait de l'achever. La conscience de la mort frôlée pour qui on se souciait. On l'avait su, on le savait, mais le lui entendre dire, même avec le sourire, c'était une tout autre affaire ; et l'écouter confirmer les visions que j'avais eu pendant plus de 5 mois et qui n'avaient cessé de me hanter qu'au prix d'intenses efforts de concentration sur les combats à mener.

Je ne voudrais pas non plus me plaindre. Mon lot de malheurs n'a pas été des pires. En oubliant de vivre, j'en ai dépassé la plupart, en travaillant comme un robot je m'en suis protégée, et des bonheurs m'avaient déjà croisée, mais tous furent compliqués dans leurs conséquences mêmes ou par l'état dans lequel j'étais au moment de les éprouver.

Je n'ai que peu su goûter celui des naissances des enfants que j'ai engendrés, l'exercice physique ayant dans les deux cas mes forces excessivement entamées. Et celui de la rencontre qui m'a sortie de mon sort de robot, je n'ai alors pas bien pu le reconnaître car coincée à l'usine je n'ai pas su croire à une suite possible.

Elle eut pourtant lieu et de quelle façon. Mais sa fin pour l'instant est un dangereux désastre. Et je ne saurais connaître à nouveau d'heures bonnes tant que ce dernier demeurera inexpliqué, à défaut d'une réparation que le temps qui file nos jours comme des collants fragiles, et nos âges déjà avancés, joints à la cruauté implacable d'un déterminisme social dont nous ne sommes pas les seules victimes, rendent chaque jour plus improbable.

S'il vient toujours à la bonne heure, le bonheur m'a oubliée. Ou ne m'a pas trouvée à son goût quand il m'a effleurée.

J'étais à lui si peu habituée, je n'avais su que pleurer. Peut-être que ça l'a éloigné ? J'aimerais qu'il sache que s'il revient, je saurais l'accueillir et ne plus l'effrayer.

J'aimerais qu'il comprenne que j'ai besoin d'un peu de lui pour pouvoir, enfin, sereinement travailler. Qui pourrait intercéder ?

[photo : mardi 14 juin 2005, marie du Xème]

Lire la suite "Ponctualité" »

Poisse persistante à Poissy

         

Je n'ai plus l'habitude de travailler en entendant des sons humains autour de moi. Pourtant des humains, y en a, à l'emboutissage on est trois. Enfin trois en simultané. Sur l'ensemble des équipes avec une organisation qui ressemble aux 3/8 du temps où mon père bossait, on est 12 avec un ou deux des équipes volantes pour en cas de pépins.

Des pépins, y en a. C'est pas toujours des graves. Et puis moi je déteste pas. Enfin pas toujours. Au lieu d'être juste là à vérifier que les presses et les robots qui les servent font bien leur boulot de machines, quand ça plante, on refait comme autrefois, on bosse pour de vrai.

Alors ouais ça fatigue. Et il faudrait pas que ça dure des jours de rangs (comment tu faisais, toi, Papa ?). Mais n'empêche à la fin de la journée, dans ces cas, on est un peu fiers. C'est du travail d'homme, quoi.

Alors oui quand tout marche, on est seulement trois. Parfois on se voit. On se parle, même. Mais on ne s'entend pas.

Vous avez déjà entendu un gros porteur qui décole ? Ben les presses c'est un peu ça. Sauf qu'en plus l'avion, après, il s'écraserait.

Donc dans ces cas-là, les sons humains, forcément, t'entends pas. Tu finis par savoir lire sur les lèvres du type que tu croises et qui te cause. De toutes façons les dialogues, c'est pas Cyrano, vous savez comme dans le film avec Depardieu. Il parle trop bien lui.

Nous c'est plutôt "Bonjour" "Bonsoir", "Ça va ?", "A quelle heure tu fais la pause ?" "Hé, la 3, qu'est-ce qu'elle a ?", "Faudrait passer la 5 en manuel, tu y vas ?".

Et c'est même pas des sons humains, ça, vu que les sons on les entend pas.

Mon père il avait cru s'en tirer en se faisant muter au département peinture. J'étais minot mais je me souviens sa joie, quand on lui avait dit qu'il quitterait l'emboutissage.

Il me disait "Fiston, je deviens sourd. On a des casques, mais ils gênent. Il faut les enlever parfois."

Je crois son "parfois" c'était du "souvent". Alors oui, côté peinture. Trop cool, moins physique, plus tant de bruit, juste les chaînes qui transportaient les carcasses des bagnoles. Le bruit de succion bizarre quand la mécanique les sortait du bain. Le calme de la zone finition.

Mon père il préférait ça, il avait l'impression de faire un truc utile, un truc qui bien fait pouvait avoir de la beauté, pour les gens plus tard qui rouleraient dedans.

Le truc utile, c'était pas mal pour les fins de mois, il y avait à ces postes-là des primes qu'ailleurs il y avait pas. Et puis médicalement ça rigolait pas. Ceux des peintures ils étaient suivis.

Son cancer, il a été diagnostiqué très tôt. Il avait lui aucun symptômes. Mais ses poumons viraient à l'éponge sale. Et qui partait par bout. Et que ça laissait des trous dans ses respirations.

Au début il a presque trouvé ça marrant. Un arrêt maladie long. Jamais eu droit à un tel truc, qu'il avait. Même s'il était suivi en ville par un type très compréhensif, comme médecin. Un type bien.

Mon père au début, avant d'être trop mal, quand il y allait je veux dire chez le toubib, pas à l'usine, l'usine dés que ses poumons avaient été repérés il y a plus remis les pieds, c'est tout juste s'ils lui ont laissé le temps de reprendre ses affaires, deux ou trois trucs perso qu'il avait dans un long casier, à l'époque on disait pas encore "vestiaires" je sais pas pourquoi. Donc, oui mon père au début quand il allait chez le médecin et que de la fenêtre de la sale d'attente il regardait l'usine, il se disait, c'est quand même pas mal que j'y suis pas et que la paie elle tombe quand même.

Elle l'a pas fait longtemps. Il avait pas passé l'hiver.

J'allais sur mes 15 ans. J'ai complètement planté mon année scolaire d'à ce moment-là. Et le temps que je repique, j'avais mes 16 révolus, à l'usine, sympas, ils m'ont pris. Mon père était un bon, il y avait du respect. C'était encore possible de faire ça.

Il faut dire aussi que ma mère elle travaillait pas. Je veux dire quand mon père il était là. Et qu'elle travaillait pas au dehors, rapport à l'argent à ramener. Mais à la maison elle n'arrêtait pas, c'était toujours tout propre, tout bien rangé, même que ça me gavait, parce qu'il fallait mettre des patins. Enfin jusqu'à la maladie de mon père. Après, les patins sous les pieds dés quand on rentrait, c'était comme moi, elle s'en foutait. Et aussi les housses sur les fauteuils du salon.

On mangeait bien, du temps de maman.

A la fin mon père il mangeait plus rien. Mais elle cuisinait toujours pour trois. Et même encore, maintenant, des fois.

Pourtant ça fait onze ans. Non douze. Douze qu'il est parti et onze que je l'ai comme remplacé. Sauf que moi à la peinture, ils m'auront pas.

Je préfère crever d'un bras avalé par une presse mal réglée. Je finirai pas comme papa. Tout sauf crever comme lui, comme ça.

Alors maintenant je suis aussi un peu sourd. Pourtant les protections maintenant on les met. A la zone peinture là aussi c'est protégé, pas comme avant les bacs à ciels ouverts, les voitures qui faisaient trempette et les mecs à côté qui respiraient toutes les saloperies. N'empêche même protégé j'irais pas. Même pour pas devenir sourd.

Des bruits humains, si ça tombe, il y en a peut-être. Et que c'est moi qui les entend pas.

Il faudra que j'aille voir mon docteur. C'est le même que pour papa. Il était tout jeune à l'époque, je veux dire le toubib,  son cabinet était tout frais, maintenant la peinture dans des endroits qu'il a pas tout fait refaire, elle date un peu et ça se voit. Mais la salle d'attente et le cabinet sont toujours nickels. Et de la fenêtre on voit l'usine. Alors je lui dis, vous voyez je deviens sourd à cause de ça.

Il dit je sais et puis il se tait et puis il a dans ses yeux un remords ou un regret, enfin une tristesse comme ça. On sait tous les deux pourquoi mais on se le dit pas. A l'époque pour mon père il avait tenté qu'on se batte, qu'on essaie à prouver que c'était tout ce qu'il avait respiré à son travail qui lui avait mis cette maladie-là. Mais ma mère elle a pas eu la force. Pourtant il l'avait presque persuadée en lui disant, Si vous le faites pas pour vous, madame Perrin, faites-le pour les autres, ceux qui sont dedans, ceux qui arrivent après.

Quand Papa est mort, elle est morte en dedans. Elle était encore là, mais elle n'y était pas. Elle a duré 4 ans comme ça et puis elle s'est éteinte en entier. Je dis pas "Elle s'est éteinte" pour faire comme les bourgeois quand ils ont les trouilles de dire "Elle est morte", je veux juste dire qu'elle est crevé comme une bougie qu'on aurait éteinte. Comme ça. Un matin elle s'est plus levée. Et puis très vite c'était tout fini.

Donc moi, la peinture j'irai pas, je lui avais promis. Même si à l'emboutissage il se dit que ça va licencier ; on verra bien quand ça sera temps. C'est là que je veux continuer. Et tant pis si les sons humains je les entends de moins en moins.

 

Lire la suite "Poisse persistante à Poissy" »

Le pont de fer

J'ai très longtemps habité près d'un pont SNCF, tout au nord de Paris. Un pont très noir, qui tremblait au passage des trains de marchandises, un pont que j'aimais. Comment pouvait-on aimer un tel amas de ferraille, lui trouver un quelconque charme ? Sans aucun doute, je devais être le seul dans ce cas.

Cimg1016_3 

sous lequel il fallait marcher afin de rejoindre la gare ou bien de la quitter, selon le sens dans lequel on allait, matin ou soir, traditionnelle transhumance de tous ceux qui perdent leur vie à la gagner.

Pendant des années je suis passée dessous, les pieds de plombs, les épaules enfoncées, les oreilles verrouillées : le bruit des trains et leurs vibrations fortes, les ta-dag ta-dag / ta-dag ta-dag retentissants, ajoutaient à ma fatigue du matin et mon épuisement du soir.

Un mauvais passage, un de plus, dans une vie quotidienne qui en était tissée. 60 mètres un peu plus pénibles que les autres à franchir. Je n'étais pas à ça près.

Certains soirs cependant, quand je parvenais à sortir assez tôt "de l'usine", et que la lumière rasante d'un soleil vaillant lui était favorable, je n'étais pas insensible du pont à sa beauté, j'ai toujours pour les ouvrages d'arts du siècle dernier ou d'avant l'admiration spontanée. Je suis une tendre des rivets, une camarade de la brique rouge, une étrangère des trop belles pierres et une réticente du béton armé (1).

C'est l'écriture qui a tout changé.

Pour ce pont, et pour ma vie même et la fin aussi, qu'elle m'a fait frôler.

J'en ai attrapé le virus lors d'un rapport textuel, un livre dévoré en janvier 2003 et dans lequel je me suis et m'étais retrouvée. Le mal était incurable, l'incubation fut silencieuse. Six mois. Puis un texte au lieu d'un simple message à une amie bien-aimée, et il s'est déclaré. J'étais encore rieuse, inconsciente des dangers de cette particulière pathologie et toute à la découverte d'une nouvelle vue sur les choses et les gens. Les symptômes ne m'empêchaient guère de vivre ma grise vie. Ils coloriaient mes loisirs et jusqu'à mes trajets.

Le pont vieux et noirci avait dés lors attrapé quelques couleurs, des angles de visions qui le rendaient moins menaçants ; les trains swinguaient parfois en passant. Surtout au bord du soir, quand la corvée d'usine était accomplie et que j'y avais survécu une fois de plus.

Cinq mois passèrent ainsi.

Puis le message est arrivé qui m'a fait basculer, passer du personnel aux tentatives de général, d'une écriture messagère à celle pour qui voulait. La maladie m'a alors saisie dans toute sa force et je n'ai pas su lutter, atteinte au point d'effrayer d'autres patients chroniques qui tentaient de m'accompagner par leurs conseils avisés et leur chaleureuse et tendre proximité.

La rue sous le pont de fer est devenue ma rue Watt, sa poésie m'éclaboussait, à en rester parfois stupéfaite, à en louper certains matins mon train urbain. Je m'étais mise à l'aimer plutôt que de la passer vite fait.

La photographie numérique est entrée dans mon existence la même année, j'ai pu saisir l'image des lieux sans complexes de coûts.

Entre les mots et les clichés mon temps, mes temps sauvés, se sont trouvé happés. Qui des miens pouvaient comprendre ces photos de passage noir, ces lieux jugés dégradés alors qu'ils portaient certains jours tant de beauté ? J'ai appris rudement la solitude de qui sait voir ce que les autres ignorent, de qui détient sans le maîtriser, un petit pouvoir caché.

J'ai très longtemps habité près d'un pont SNCF, sans vraiment le voir, le croyant sombre, lugubre et noir. J'y habite toujours. Désormais, je sais l'aimer ; mais j'en suis seule.

Et désolée.

(1) En toute éthique je ne devrais pas, c'est celui-là qui nous nourrit.

PS : Il faut dire aussi qu'entre temps l'éclairage a été refait ; que la poésie n'empêche pas l'honnêteté :-) .

[photo : le pont ferroviaire de Clichy Levallois, décembre 2006]

Lire la suite "Le pont de fer" »

mai 2008

lun. mar. mer. jeu. ven. sam. dim.
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
Blog powered by TypePad

my english voice

nos vies par années

Les commentaires récents

Quelques mots

un fotolog pour la soif

mes blogs les plus sérieux

Grand Cousin Dionysien

mon blog précédent

mes autres vacances

mon été 2006

La philo de Stéphanot

quelques poèmes courts (ou pas très longs)

Choses psychologiques

journal intime

Ma Photo

site meter


où êtes-vous

  • là peut-être
    eXTReMe Tracker

Pour Brady

de villes en villes

  • ailleurs, ici et maintenant