billet pour Samantdi
(relu et corrigé le 09/10/07, 19 h)
C'est en Normandie. Une toute petite ville. Devenue très jolie. Un petit côté Portmeirion à mes yeux de Parisienne libre, et qui se sent très number 6 quand la boulangère voulant rendre service lui signale que son mari (le mien) est à la charcuterie.
Il y a un cimetière. Simple et accueillant.
Parfois cependant sont votées quelques modifications, un agrandissement d'un côté, un alignement cadastral de l'autre, pas grand-chose vous savez, mais de quoi obliger quelques morts à légèrement se déplacer.
Le long d'un mur il y avait les tombes des enfants. C'était un endroit blanc. Les enfants de la petite ville, les enfants d'un temps où devenir grand était un exploit, les enfants des temps des guerres, et de plus récents enfants maladroits ; ou qu'une maladie moderne avait saisis trop tôt.
Parmi ces enfants-là deux (ou trois ? (1)) qui s'ils avaient vécu auraient été mes oncles. J'ai toujours regretté de n'avoir pas de Tontons Français. Ceux-là dataient d'avant-guerre, ils auraient (peut-être) été épatants à souhaits même sans savoir flinguer. Sur les croix blanches il y avait des noms d'écrits. Je me souviens d'un Jean-Louis (2).
Moi-même je n'étais pas bien grande et je trouvais un peu étrange d'être plus âgée que des oncles potentiels.
Il a fallu libérer les emplacements. Il existait déjà un caveau de famille, qui ressemble à une simple tombe, tout le monde a été regroupé, mes grands-parents et leurs défunts enfants. Il n'y a plus de prénoms. Juste les deux noms de famille accolés.
Ma mère m'en avait parlé quand c'était sur le point de se faire, ou déjà à peine fait. D'une façon très neutre : il fallait agir, elles (les soeurs adultes et survivantes) l'avaient fait. J'avais pleuré. Leur mort m'avait de beaucoup précédée, mais apprendre leur déménagement posthume c'était comme si on me l'annonçait.
C'est toujours en Normandie. Cette petite ville à laquelle mes tourments me font trouver l'allure de Portmeirion.
Il y a une maison. Une maison dans la ville. Non loin d'un Calvaire et de la rue de Hurlevent (3).
Ma grand-mère y est morte quelques mois après le débarquement. Quelques mois aussi après avoir mis au monde un petit gars qui à l'hiver ne survivrait pas. Les maisons étaient brisées, ou leurs toits, y passait l'air froid, l'huminidité solide. Aux microbes ces lieux étaient hospitaliers, de même que les organismes affaiblis par les mois bousculés (4) qui avaient précédé.
Ma mère et ses soeurs n'aimaient pas cette maison. A tout jamais de leur cauchemar. Une Maman bien-aimée qui meurt en souffrant alors qu'on est encore toute jeune fille ou enfant.
Je ne l'ai visité qu'une fois. Ou deux. Mais je me souviens parfaitement de l'agencement des pièces, d'une salle de bain d'avant la plomberie, d'un grenier fait pour écrire, de la chambre où ma grand-mère a fini ses jours. Du papier peint. D'une grande cuisine qui faisait office de seconde entrée. D'un vaste rez-de-jardin vers l'arrière remplissant la même fonction que nos sous-sols modernes.
J'avais je crois 19 ans, connaissais fort bien la maison de la place, "la vraie", celle où ils logeaient "Avant" et où mon grand-père est presque parvenu à finir ses jours. Celle "du calvaire" n'était que le replis temporaire d'après-guerre, quand tout par ailleurs était déconstruit.
Seulement c'est dans cette dernière que ma grand-mère était. Son âme, son fantôme, ses derniers électrons où que sais-je. Le vestige de ses soupirs ?
Pour moi les morts ne sont pas nécessairement où on les a mis. Ils ont leur propre vie. Je m'entends bien avec eux, j'ai été si longtemps, enfant, entre deux. Et puis plus récemment, mais pour tout autre chose.
La maison "de ma grand-mère" était à vendre. Mon grand-père mort, l'héritage devait se trouver réparti. Personne ne la voulait. Trop de mauvais souvenirs (ou de trop mauvais) pour celles qui auraient éventuellement pu la racheter. Le toit était à refaire. La salle de bain à installer (et peut-être de dignes WC ?). Trop de travaux, trop de frais.
Elle est restée longtemps ainsi. Se dégradant au fil du temps. N'intéressant personne que mon secret espoir de la racheter un jour. A cause du grenier (5) et de ma grand-mère.
En attendant j'avais déjà bien assez de mal à nous loger ma petite famille et moi-même tout contre un Paris qui me convenait. Portmeirion à l'année, je me méfiais.
Et puis il fallait travailler.
La "bonne" nouvelle est tombée alors que j'étais, je crois, en congé de maternité d'après Stéphanot. C'était un jour de bonne lumière, l'après-midi. Je me revois dans le couloir, les traces de soleil jouant avec la poussière, au téléphone ma mère, heureuse, surexcitée et qui appelait, Tu sais pour la maison, on a enfin trouvé quelqu'un, un bon prix.
Elle fut déçue par mon absence de joie. J'ai dû bredouiller un "Je suis contente pour toi". J'ai réussi à contenir la peine qui me submergeait jusqu'à la fin de notre conversation, sans pour autant trop l'abréger.
Puis j'ai éclaté en sanglots. C'était un temps où ça ne m'arrivait jamais, je croyais encore dur comme fer en l'amitié, c'était ma certitude pour avancer dans la vie et j'étais jeune maman de deux chouettes enfants, même si le reste était rude, pour tenir c'était assez. And young I was just kind of tough. Alors si je craquais, c'est que c'était grave. Et du profond de moi.
J'ai pleuré violemment jusqu'à l'épuisement. Je savais, je ne sais comment les travaux qu'ils feraient (6). Je ressentais que ma grand-mère ne saurait plus où se mettre, où aller. Qu'ils allaient fracasser sa bibliothèque, que moi seule voyais, jusqu'aux titres mêmes, que c'en serait fini de son repos en paix.
Car ma grand-mère avait lu, et beaucoup en quantité. Des romans à 4 sous. Elle lisait quand ses peines lui ôtaient le sommeil. Elle lisait pour oublier. Des romances chastes. De l'édifiant. Du écrit comme des dictées d'école. Mais elle lisait.
Je me sentais coupable de n'avoir pas su à temps trouver les moyens de la protéger. Je ne sais même plus où elle est. Sauf en moi, rarement, parfois (7).
Ce n'est pas rationnel, je sais. Ce ne sont que des sentiments. Des choses qu'on ressent, confusément. Samantdi, je comprends ta peine. Un déménagement, même pour un mort, c'est fatiguant. Et il n'aura sans doute pas la force de pendre la crémaillère.
Tu pourras peut-être quelque temps encore le retrouver plus présent en son ancien logement. On ne peut pas savoir à l'avance, tu sais. Et ça m'étonnerait fort que tu le perdes. Il semble si vivant dés que tu l'évoques. Courage.
(1) Je me souviens de deux tombes seulement. Mais je sais qu'ils furent au nombre de trois.
(2) Et c'est là que j'en recause à ma mère et qu'elle me dit "Jean-Louis, ah non, ils s'appelaient Marcel et Ernest".
(I just swear, pour Ernest, j'ai pas fait exprès)
(3) Je rebaptise par souci de discrétion mais en fait pas tellement (le rebaptisement et donc non plus la discrétion).
(4) La ligne de front avait pas mal oscillé sur zone, les civils avaient été priés d'évacuer, mais les lieux de replis s'étaient trouvés à leur tour pris dans la tourmente. Ils avaient dû prendre des risques pour s'en sortir vivants.
(5) Comme quoi la chambre à soi, j'y pensais déjà. Bien longtemps avant que.
(6) Ils ont effectivement tout restructuré. Pour le peu que j'en ai entrevu. Et ce que m'en ont raconté ceux de la famille que les nouveaux propriétaires, fiers de leurs réalisations ont fait visiter.
Tout est fonctionnel et parfait, confortable.
Tout est bousillé. La maison n'a plus de charme(s), au sens premier comme figuré, au pluriel comme au singulier.
(7) J'aimerais pouvoir glisser un lien vers un billet de monsieur Le Chieur sur "ses" morts de 14-18, il parle mieux que moi de ce sentiment-là. L'humilité du descendant.
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