et je suis bien triste.
J'ignorais qu'il fût malade. J'ai l'impression de l'avoir croisé hier encore, fatigué de travailler comme un forcené, assez peu capable de bosser autrement, mais pas d'autres choses.
Je n'ai pas la force ni le coeur d'en écrire davantage, je laisse la parole à Pierre Assouline, qui dit bien mieux que je n'aurais su faire :
Pour saluer Fajardie
Chapeau bas au travailleur.
addenda du 06/05/08, sortie d'usine :
Un très bel article de Serge Scotto à son sujet sur le Mague. C'est par là
C'était hier, à Angers
"La mort ne fait pas grâce pour toujours. Il y a des volumes qui sont tièdes encore sous les doigts comme une chair recrue d'amour, comme si le sang battait sous la peau fine, et aussi chaque nuit, dans le silence des grandes bibliothèques, il y a un livre glorieux dont vacille dans le noir et s'éteind pour toujours la petite lumière, mais sans qu'on le sache encore, comme nous parvient encore après des siècles la nouvelle de l'extinction d'une étoile".
Julien Gracq, "La littérature à l'estomac" (1950)
Ceci est un message sérieux et pas du tout fictif :
Ma fille cherche une place pour le concert de BB Brunes à la Cigale le 19 décembre, qui semble complet du moins partout où nous achetons à l'ordinaire nos billets.
Si par hasard quelqu'un avait une piste, un billet de trop et qu'on pourrait racheter, une invitation dont il ne sait que faire, ça ne serait pas de refus.
Sinon, tant pis.
à Louis Mohollen
billet en chantier - heure tardive -
Je ne suis pas vêtue de noir, mais porte des habits sombres et d'allure trop classique et qui ne me va pas.
Il y a une raison pour ça.
J'ai froid, mais il s'agit de chagrin plus de que tempêrature des lieux. J'ai du chagrin mais porte deux ou trois bonheurs :
- J'écris alors depuis 6 mois et je sens que c'est ça. Pour la première fois de ma vie d'adulte, je sais enfin quoi (tenter de) faire de moi. Je n'ignore pas que je n'ai rien à y gagner, et même plutôt pas mal d'ennuis à glaner, mais mon Paul à moi m'a dit "Fonce" (1) alors je le fais.
- Je viens de revoir une grape regroupée de mes cousin(e)s italien(ne)s que j'aime tous beaucoup et bien. Même si les circonstances étaient douloureuses, il s'agissait d'enterrer quelqu'un qui déjà manque à chacun, se retrouver fut bon.
- Et last but not least, je suis en train de lire avec passion en tant que "bêta-lectrice" (je lis d'un oeil lecteur mais attentif, je raconte ce que j'en pense ou en saisis, pose les questions quand ce n'est pas clair (et si on est plusieurs à le faire, alors l'auteur modifie) et râle si madame Moreno meurt avant d'avoir terminé son chapitre) le nouveau manuscrit d'un ami et je me régale à cet exercice.
Je me régale même tellement que plongée dans son texte et mes annotations, je n'ai pas pris garde au vieux monsieur qui présent comme moi dans ce bout de wagon qui fait presque comme un compartiment à l'ancienne, me dévisage et me dessine.
Il avance dans son travail puis une fois la trame solide, prend le temps de s'amuser que je n'ai rien remarqué, tellement dans ma lecture sans faille je suis plongée.
Au bout d'un moment il se marre, apporte à son esquisse quelques modifications puis s'adresse à moi en anglais et me demande, pardon de vous importuner mais voyez-vous un inconvénient à ce que je vous desssine ? Certaines personnes n'aiment pas et je comprends ça.
J'ai un peu de mal à ré-atterrir au monde, mais j'y parviens. Il est si sympas. Et rayonne malgré la fatigue d'une allégresse profonde et calme : celle de l'homme qui après avoir bien et longuement bourlingué a trouvé sa voie, son mode de vie idéal, et sait en profiter.
Il sait aussi en faire profiter les autres. Il me montre son dessin et me demande si ça me va.
Un homme jeune, assis non loin de là a perçu le manège et Louis, que pour l'instant je ne sais nommer, le repère et l'invite à regarder.
En trois clins d'oeil voilà que nous nous retrouvons à cinq, soit tout l'ensemble des occupants de ce compartiment qui n'en est pas un. Et 10 minutes plus tard nous sommes tous devenus de vieux amis. Et l'on discute et l'on rit, essentiellement en anglais parfois en italien (2), Louis nous parle d'art et de création mais sans aucune emphase. Aurait-il voulu faire une bribe de mon éducation ? A-t-il perçu combien j'avais soif, après une vie de robot d'apprendre enfin ce qui pour moi va bien ?
Mon deuil pourtant solide, j'aimais qui nous a quitté, s'estompe pour la première fois depuis que j'ai quitté Paris deux jours plus tôt à l'annonce du décès.
Louis est intrigué par mon travail de bêta-lectrice, je me dis qu'il n'a pas dû faire que peindre comme beau métier, mais peut-être écrit aussi. Je parle avec enthousiasme des livres déjà parus de l'ami relu. On se passionne, puis on parle d'Italie, et peut-être de musique aussi.
Paris arrive trop tôt. Nous échangeons nos adresses de messagerie, vive l'internet qui permet de garder un contact sans nécessairement trop dévoiler de soi. Ils savent simplement que j'habite vers Paris et ai en Italie de la famille qui se réduit (3) ; je sais que l'un deux va à Londres, que l'autre est Milanais. Mais où que nous allions si vraiment nous le souhaitons nous pourrons continuer à communiquer et poursuivre l'échange.
Finalement c'est avec Louis que je l'aurais mieux fait. Probablement parce que les plus jeunes trop accaparés de vies professionnelles, amoureuses actives ou d'enfants petits, ont moins su prendre le temps que lui. Sans doute aussi parce que je me sentais avec mon portraitiste une belle connivence, et des points communs dans nos façons de voir la vie (4).
Nous ne nous étions pas revus. Je suppose qu'il a dû voyager tant que sa santé ne s'était pas dégradée. Il nous avait expliqué combien ce mode de vie lui convenait.
J'ai reçu ces jours-ci un message circulaire, signé de ses families and friends, et qui prévenait les internautes de son carnet d'un décès pour cause d'âge à près de 80 ans. Le mot m'a peinée. J'espérais précisément pouvoir revenir vers lui après une période de silence que je m'étais imposée car je n'avais plus que du triste et des malheurs à lui raconter.
A présent il est trop tard. Je reste émue d'avoir été prévenue et en chaleureux termes. Ils signifient en filigrannes, nous ne vous connaissons pas mais nous savons que d'une façon ou d'une autre pour lui vous aviez compté. Il est question de sa dernière peinture à la veille même de son décès .
Et je me souviens que c'était ça qu'il espérait. Ne pas finir dégradé ou que ça dure le moins longtemps possible. A priori c'est arrivé. Et voilà que je ressens pour lui, comme une petite fierté.
Merci à lui, encore.
(1) ou plutôt se méfiant de ma défiance envers la moindre autorité : N'as-tu jamais pensé à ... ; depuis je ne pense plus qu'à ça.
(2) au point que de l'un des présents je ne découvrirais la langue maternelle, comme la mienne le français qu'après plusieurs mails échangés scrupuleusement en anglais.
(3) 6 mois plus tôt, un deuil déjà.
(4) J'ai hélas bien changé (en triste).
[photo : mes compagnons de "route" (sauf un, celui qui saisit l'instant) et moi. Louis est le premier à gauche]
Il y a 21 mois, à Bruxelles, et aujourd'hui à Paris
billet en cours de route
Pour Daniel Pennac,
Vous venez de remporter un prix prestigieux comme par surprise (1). Or vous faites partie de ceux qui, sans me connaître m'ont aidée, dans un moment difficile où l'amitié fuyait comme un navire échoué sans que j'ai pu assister au naufrage, occupée que j'étais à d'autres durs combats.
J'étais donc soudain en train de me noyer sans même savoir d'où venait cette déferlante qui m'engloutissait.
Il serait aujourd'hui grand temps que je vous remercie pour m'avoir alors spontanément tendu l'équivalent d'une bouée.
Un billet récent du blog de Woolie (2) m'a rappelé combien ceux qu'on croise peuvent être importants et de les remercier aussi.
Je ne suis pas certaine d'y parvenir comme il faudrait, sans trop en dire, ni pas assez.
Le lieu, qui peut-être ne vous a pas marqué si pour vous tout s'y est bien passé, c'est la Belgique ; Bruxelles, une ville où j'aime aller.
Un salon du livre.
J'y suis par suite d'un imbroglio de circonstances que j'avais commis l'erreur de croire favorables quand elles étaient contraires à un point périlleux. Il faudrait apprendre à ne pas insister quand quelque chose se met à mal aller au milieu de ce qui portait promesse de secours. C'était le cas : de très bons amis ayant perçu que depuis plusieurs mois nous nous débattions dans des difficultés familiales, physiques et professionnelles en série nous avaient proposé de passer chez eux quelques jours. Ils habitent non loin de leur capitale une maison de paradis.
J'avais choisi la période de la Foire du Livre, histoire de joindre l'agréable à l'agréable, qui cette année-là coïncidait chez nous (mais pas chez eux) à celle de congés scolaires. Seulement au dernier moment l'amie hébergeante avait hérité d'un déplacement professionnel et ma fille d'une rechute de santé alors qu'en janvier d'affaire elle semblait tirée. J'avais commis l'erreur de me réjouir d'avance d'un passage au salon du livre et par ailleurs d'acheter trop tôt les billets de train. Plutôt que d'y renoncer, ce que j'aurais dû faire, parfois encore le regret m'en saisit, j'ai pris un hôtel à pas trop cher dans un quartier proche de la gare du Midi, et transformé le séjour amical en deux jours seule à Bruxelles puis un chez les copains.
La date me reste précise, c'était à la veille de ma première mort, (et de sa mort on se souvient) mais la chronologie moins.
Avais-je croisé avant ou après qui devait me quitter ? J'aurais tendance à dire, une première fois avant, où j'avais perçu une froideur totalement inhabituelle, un regard digne d'un vieux parent atteint d'Alzheimer et qui vous voit, se souvient d'un lien mais ne le remet guère. Je crois qu'ensuite la personne concernée intervenait lors d'un débat en pré-soirée. J'y ai assisté mais n'en ai aucun souvenir horaire.
Est-ce au contraire au sortir de "Merci" que je l'ai à nouveau croisée, et que c'est là que j'ai eu le faux espoir d'un temps de réconfort partagé avant de percevoir mais sans savoir pourquoi que j'étais celle de trop ?
Ce qui me reste ce sont au milieu de tant de souffrance d'un deuil à faire déserté par la mort mais issue d'une volonté qu'on ne sais plus comprendre, deux moments que vous m'avez sauvés.
Le premier dans une des allées du Salon du Livre, vous dédicaciez "Merci" (le livre). Je ne m'attendais pas à vous rencontrer là. Vous étiez détendu et entouré juste comme il convient : du monde mais pas la bousculade d'un rendez-vous parisien. Ce qui laisse le temps de parler à chacun.
Je crois d'ailleurs que je n'ai pas même demandé de dédicace, qu'on s'est naturellement retrouvé à causer. Peut-être que vous souveniez vaguement de moi, je ressemble à quelqu'un de vos connaissances et un an plus tôt pour cause chez moi d'épisode militant actif, nous nous étions croisés. Nous parlons d'ailleurs de la photo qui voisine ce billet. Je me suis sentie à ma place, j'ai peut-être oublié le froid incompréhensible de la revoyure prélable d'avec qui j'avais pourtant prévenu de mon passage possible mais n'avait pas pris la peine de m'avertir que de son côté quelque chose compliquait.
Nous avions vous et moi, causé aussi des Kamo qui à présent s'étudiaient en classe et combien c'était bon mais dommage à la fois, parce qu'au lieu d'être pur plaisir ils devenaient sujets d'école.
Le second est dans la salle qui sert à toutes conférences et débat, et c'est "Merci" et c'est formidable. Vous êtes sur scène comme Luchini. Virtuose, à l'aise, vous jouant des réactions du public comme un vieil habitué, un peu cabotin en somme, mais le sujet demande un traitement de ce type : il s'agit d'un auteur honoré d'un grand prix et qui remercie.
J'ai le bon souvenir d'avoir bien ri.
Voilà comment au milieu d'une tragédie personnelle qui frappe au ralenti et en deux ou plusieurs temps, on peut comme dans un opéra perdu passer au rire le moment d'une scène, se régaler comme un roi pendant un air brillant des talents d'un brillant bouffon (3), éloigner la mort d'un bel élan vital.
Qui sait si au fond ce n'est pas un peu de la force attrapée là qui l'aura empêchée au lendemain d'agir jusqu'au bout quand j'étais ... à sa merci ?
Merci donc à vous qui aviez si bien joué votre propre "Merci" et qui peut-être un peu plus tôt de cette après-midi aurez eu l'occasion de le refaire cette fois-ci pour de vrai (4) et face à des caméras qui étaient d'actualités.
(1) le Renaudot pour "Chagrin d'école", dont Fauvette avait si bien parlé, lequel ne faisait pas partie de la présélection finale. D'où l'effet de surprise.
(2) Si le lien ne fonctionne pas passer par là : Woolie
puis billet "Je vous ai croisé, vous m’avez parlé, je ne sais pas pourquoi, mais merci "
(3) dit en termes appréciatifs, comme chez Verdi et non comme on disait en banlieue il y a quelques années
(4) J'avoue qu'éventuellement j'aurais bien aimé voir ça. J'avoue que j'y ai pensé. Je suis certaine qu'il en a bien ri, au moins que la possibilité se soit ainsi présentée.
[photo : Daniel Pennac, mars 2005 salon du livre de Paris (cliché personnel)]
PS : Comme tant d'autres personnes je dois également vous remercier pour des heures réconfortantes et formidables passées en compagnie de Kamo ou de la tribu Mallaussène, mais ça, ça va presque de soi.
Ce soir, trop tard, c'est pourquoi ça fait si mal
Le 7 novembre ça fera 4 ans que j'écris comme on travaille et vaille que vaille malgré une vie pas mal secouée. Il aura d'ailleurs fallu pour ça qu'on me secoue, car je ne m'en pensais pas capable et je garde envers qui l'a fait et malgré que j'en chie comme jamais une reconnaissance éternelle et intersidérale.
(j'ai l'air de rigoler, mais non).
En fait déjà avant, j'avais donné des petits coups de mains ici ou là pour dépanner, le tout premier à me signaler que mes suggestions n'étaient pas toutes cons écrit pour le théâtre, il se reconnaîtra s'il vient à passer. Je l'embrasse bien fort. Coincée dans une vie laborieuse par mon manque de forces, de talent et ma docile stupidité d'à 20 ans, je n'ai été et ne suis que trop heureuse de me rendre utile sur mes temps sauvées, la première amusée de retrouver parfois, dans un dialogue de film ou au coin d'une réplique, à moins que délicatement enchassées dans l'écrin d'une belle phrase que je n'aurais su créer, quelques bribes préalablement par moi passées.
Mais il s'agit ce soir de la phrase en exergue d'un petit bouquin, adressée visiblement à la personne pour qui il est officiellement dédicacé et que j'avais moi-même dans un message tout personnel confiée à l'auteur il y a quelques années.
Elle est suffisamment banale pour qu'on puisse supposer que les gens qui s'aiment très fort se la disent tous plus ou moins un jour ou l'autre. Et je suis la première a pratiquer la réappropriation consciente, ce n'est pas Zvezdo à qui j'ai piqué "vélibations" ou Samantdi et sa "bécassine béate" qui me va comme un gant à l'autre Gilda, celle du film, celle qui séduit, qui me contrediront (1), et probablement sans doute inconsciente aussi parfois. Je ne demande qu'à croire en cette hypothèse.
Néanmoins, la lire là alors que je l'avais écrite en profonde sincérité dans un moment de grande proximité m'a fait mal comme j'en croyais mon coeur cimenté désormais incapable. C'est une chose de retrouver des échos harmonisé de ses messages dans des textes adressés à chaque lecteur qui le lit. C'est autre chose de voir les mots mêmes réemployés pour une autre personne en particulier, comme on le ferait d'un quelconque fichier neutre et informatif "faire suivre" ou "transférer".
Ce que j'ai pu écrire d'intime ou de dévoilé me croyant à l'abri de la messagerie comme d'un ancien courrier, a-t-il été ainsi par bouts, comme en revente de textes à la découpe, éparpillé façon puzzle dans le tout Paris ? Et les messages que je recevais et qui me réchauffaient si fort le coeur alors que déjà pointaient dans mon existence et celle de ma famille de solides difficultés, n'étaient-ils dans l'autre sens que de sommaires copier-coller-réajustés de ceux que d'autres avaient envoyés ? (2)
Enfin, à force de mener une vie si disjointe, si entre-deux, si dépourvue d'amour désormais, de me sentir à la fois de trop et de n'y pas suffire, de supporter à l'usine du si peu supportable et si peu rationnel alors que le travail salarié devrait être un point solide sur lequel s'appuyer pour se structurer, je finis par douter d'être là dans la vraie vie, et éveillée. Peut-être suis-je dans un univers virtuel, ça expliquerait certains ratés cruels, et tant d'étrangetés. Une second life 7.15 de test, en vue de la mise sur le marché d'une third life perfectionnée.
Je doute aussi de qui je suis à force, une variante moderne et féminine de Cyrano sans doute, mais auprès de quelqu'un qui n'en avait pas du tout besoin. Que d'absurdités cumulées, comment retrouver au monde un sens, et où dénicher la moindre confiance désormais, à moins que le message ne me soit en sous-main adressé comme un avertissement diffus à moins au contraire qu'il s'agisse d'un clin d'oeil encore affectueux ?
Quoi qu'il en soit le mal est fait, le chagrin en pleine refloraison printanière, et la bécassine que je suis en voie probable de béatification peu papale. Sans doute mon lot (de consolation ?) inévitable.
Je vais aller dormir, peut-être suis-je en proie à un sombre sortilège et tout à l'heure matin la phrase réemployée sera-t-elle effacée ?
(1) Cela dit, je leur ai demandé la permission. Il y a une seule expression que je réutilise sans l'aval de celle que je connais pour son auteur, car je n'ai obtenu aucune réponse quand j'ai demandé et que lasse d'attendre j'ai fini par craquer.
(2) J'en émets l'hypothèse en toute logique mais je ne crois pas, le style j'espère ne trompe pas. Seulement voilà, le doute ce soir s'est insinué et il reviendra, je sais qu'on ne s'en débarrasse pas comme ça.
Lire la suite "Third life, 4ème dimension bref twilight zone du 5ème monde parallèle" »
Il s'agit d'une lettre en bloguerie restante, comme grâce à Kozlika, j'ai appris à écrire.
Du destinataire, j'ai tellement bien l'adresse que je lui ai envoyé un message ces jours-ci et qu'il m'a répondu tantôt. Fort gentiment et par des mots qui me bouleversent. Seulement voilà, je ne peux me présenter à lui comme celle que je suis réellement, et celle que je suis pour lui n'a aucune raison d'être à ce point bouleversée par ce qui lui arrive et dont il m'a à mots prudents et discrets fait part.
Comme pour Florence Aubenas, je faisais confiance à la vie pour nous mettre un jour en présence sans que j'ai à dévoiler quel avait pu être mon rôle invisible antérieur. Et que je puisse plus tard, mais si possible en dissociant, les remercier pour ce que j'estime leur devoir. Par exemple pour elle un texte sur les bouddhas de Bahmiyan et ceux qui vivaient à proximité et qui m'a fait voir la vie différemment après, puis son "On a deux yeux de trop" sur le Rwanda (avec Anthony Suau), et qui m'a fait entrevoir quelques choses du pire de l'humanité mais que sans comprendre on ne peut tenter d'éviter.
Hélas, concernant mon interlocuteur du jour, j'ai peur désormais que l'occasion ne se présente jamais . En plus que nous n'habitons pas tout près. Alors en désespoir de cause, au sens le plus lourd de cette expression, voici pour lui une lettre en bloguerie restante
Clichy, le 16 septembre 2007,
à Didier P.
Bonsoir,
Cette lettre va sans doute vous étonner. Vous me connaissez comme lectrice assidue et passionnée et les quelques fois où je m'étais permis de vous écrire, à l'occasion d'une commande ou pour remercier d'un bouquin de chez vous qui m'avait particulièrement touchée, vous avez toujours pris le temps de me répondre, avec humour et gentillesse et des mots qui me faisaient bien plaisir en retour.
Cette distance me convenait. Et je suis vraiment et avant tout cette lectrice qui grâce à vous à découvert Cécile Wajsbrot dont le "Fugue" lui en a probablement évité une, un jour où la mort rodait trop fort et où la fuite semblait la seule alternative accessible afin d'échapper à trop de souffrance et d'y être exposée sans comprendre, qui a également découvert Francis Dannemark, qui s'était régalée l'an passé d'un Benacquista-Tardi et qui grâce à vous a un coin de sa bibliothèque beau et bien rangé : ils y sont tous, voisins, formant un ensemble doux et presque parfait. Le presque à cause de la maquette des plus récents, je me refuse à écrire "des derniers" malgré ce que vous m'avez aujourd'hui confié. Je préférais la précédente et qu'ils n'aient pas changé. Je vous l'avais même, je crois, écrit. Parce que comme lectrice je suis très chiante aussi.
Dans votre réponse d'aujourd'hui vous vous êtes montré navré et discret. Comme l'est un homme franc et bon envers une cliente habituée mais qui reste une inconnue qu'il ne souhaite pas plomber en annonçant que la boutique va fermer pour des raisons indépendantes de sa volonté.
S'il s'agissait de chantiers, dont vous auriez été le directeur, des logements simples mais si bien conçus, et que je serais venue voir ou visiter, on pourrait dire que j'y fus lors de leur construction. Totalement inconnue de vous et destinée à le rester, la sous-traitante d'un sous-traitant, venue ragréer le béton, et qui y avait mis tout son coeur, si heureuse de trouver là une occasion de s'exercer au métier, qui par chance a déplacé au bon moment une banche qui n'était pas tout à fait bien positionnée, n'a par ailleurs pas su éviter la création d'une aile de bâtiment légèrement superflue, mais est partie en laissant l'idée d'une construction ultérieure. Laquelle fut ensuite bâtie, mais sans moi, avec succès.
A l'heure actuelle, je ne sais pas si la vie m'offrira suffisamment de temps et d'énergie disponible, pour travailler officiellement sur d'autres projets. Je sais simplement que je m'y emploie envers et contre tout. Parce qu'en travaillant pour vous, j'ai pris goût à ce difficile métier, peu payé, soumis aux intempéries, mais j'ai compris que ma place était parmi ceux qui contribuaient ainsi sans relâche à bâtir.
Sans votre initiative, jamais je n'aurais eu l'opportunité d'essayer, et de sur le terrain m'en rendre compte. Je vivais en effet loin de toute construction en cours. Vous êtes sans le savoir, mon premier employeur.
Je tiens à dire que j'étais tout à fait d'accord que vous ne le sachiez pas, et très honorée qu'on m'ait choisie pour aider face à un sérieux coup de bourre qui se présentait. Ne m'en veuillez pas, c'était des circonstances qui s'étaient enchaînées et avaient été contraire à l'un de vos meilleurs entrepreneurs. J'étais là, j'ai aidé. J'étais très émue qu'on m'en considère capable, alors que je n'avais fait mes preuves qu'à hauteur de bac à sable.
Je sais à présent que je ne pourrai jamais me présenter à l'embauche d'un de vos chantiers, puisque vous affirmez en vous en excusant qu'il n'y en aura plus guère. Je ne pourrais donc jamais vous remercier à visage découvert de m'avoir offert l'occasion d'apprendre le métier, ce qu'alors j'aurais pu faire sans nécessairement expliquer que ça datait d'un peu avant ce que vous auriez pu supposer.
Vous laisser quitter le BTP sans vous faire part de ma gratitude dépasse mes forces, cette expérience acquise a pour moi bien trop compté. Il n'est pas juste que vous preniez cette retraite anticipée sans savoir tout le bien que vous aviez fait, y compris aux fantômes discrets.
Merci.
Je vous embrasse, si vous permettez. Et bon courage à vous et aux vôtres.
gilda_f (TP86)
Un café parisien, XVème arrondissement, aujourd'hui même
Elle me connaît depuis longtemps et s'étonne qu'après notre déjeuner amical je ne file pas en courant vers un autre lieu où l'on m'attend.
Sale habitude de parisienne sur-occupée, qui mène deux vies et trois travails, et tente depuis plus d'un an de semer ses chagrins à la course plutôt que sur un mode plus statique mais chimique ou causant.
Elle n'a pas tort, si je prend mon temps, c'est que j'ai rendez-vous peu après au même endroit avec Marcel, un de ces écrivains d'avant.
Pas Pagnol (1), mais Proust, pas lui mais deux ou trois pages qu'il a écrites, et une personne qui depuis 13 ans s'attache à recueillir des lectures multiples, nous sommes à présent plus de 600, afin au bout du compte que soit lue "La Recherche ..." dans des lieux de vie quotidienne, par vous ou moi ou qui veut bien et lit comme il peut, souhaite ou aime.
J'ai passé un bon moment, j'espère seulement que je n'ai pas trop desservi le texte, qui était un bonheur à dire à voix haute, alors même que Stéphanot vient de me licencier comme lectrice du soir pour cause d'âge dépassé (2).
Même si vous n'êtes pas de Marcel Proust un lecteur habituel, ni non plus ammariné à lire, même si (surtout si) vous vous croyez trop jeune, ou trop vieux, ou pas assez qualifié, ou pas tout à fait à l'aise en français, vous pouvez essayer, ça ne coûte rien et c'est pour la beauté du geste, celle qui fait tant de bien. Vous pourrez même choisir un lieu que vous aimez. Ce que j'ai fait.
Le site de Véronique Aubouy où le projet est décrit.
Il est également évoqué chez Rue89 , chez Pierre Assouline et brièvement chez Yves Duel un des participants qui m'a précédée.
(1) qui pourtant a beaucoup compté pour moi, je l'ai déjà (trop longuement, un peu envahissant) raconté chez Emmanuelle (parmi les commentaires ici)
(2) pas le mien, le sien.
PS : Quant à la légendaire longueur des phrases de cet auteur, n'ayez crainte, les virgules c'est pas fait pour les chiens, et il les place fort bien. Pas besoin d'être un champion d'apnée ou de nage avec palmes, ni même pour les fumeurs d'arrêter de fumer, vous vous en sortirez fort bien.
[photo : les pendules de l'enclos, juin 2007, comprend qui peut]
lundi 19 mars 2007, Clichy-la-Garenne
Ma soeur d’origine est quelqu’un de bien.
Eût-elle été parisienne qu’elle aurait connu ce soir le bonheur de voir en une d’un gratuit vespéral, le portrait d’une de ses vieilles connaissances, un copain de lycée, talentueux et travailleur. Il y parlait j’imagine, de sport et peut-être politique, je n’ai pas su happer le journal à fortiori lire l’article. Un des rares sportifs de haut niveau que j’ai du mal à soupçonner de tricheries physiques plus ou moins légales, je le dis sans ironie, c’est Stéphane Diagana.
Je suis moins fréquentable.
Ce même matin c’était mon tour de voir piétiner en grande une d’un gratuit quelqu’un que je connais. Je ne saurais prétendre que nous soyons amis, nous nous sommes aux temps calmes causé(s?) littérature sur l’internet (1), puis croisés à un salon du livre, et ensuite revus à deux ou trois reprises lors de rassemblements destinés à le soutenir alors qu’il était menacé d’extradition vers l’Italie.
Je n’ai aucun capital de notoriété, ni capital tout court, et tout ce que je peux raconter ne contribuera au mieux qu’à m’attirer quelques ennuis, je ne suis pas à ça près, dans ma petite vie aux fins de mois précoces.
Quand j’ai pris sa défense parmi tant d’autres il y a deux ans, argumentant alors inlassablement sur la parole d’un pays d’accueil qu’on retirait soudain, sur la contumace italienne si rigide, sur l’efficacité perverse du système des « repentis » de la justice de mon autre pays qui peut certes permettre le démantèlement de réseaux mafieux (2) mais présente toutes les garanties d’allégations les plus créatives de la part de ceux qu’on pousse ainsi à la délation non sans arguments physiquement convainquants, et sur la vie paisible et sans danger pour ses concitoyens que l’homme, quelles que soient les accusations qui pesaient sur lui depuis 20 à 30 ans plus tôt, menait à présent, j’ai perdu quelques amis.
Non pas tant ceux qui n’étaient pas d’accord, je conçois très bien que n’ayant pas le même passé que le mien, ni la culture des deux pays, ni la même sensibilité on ne partage pas les mêmes convictions, que ceux qui ont fui toute discussion en se mettant aux abonnés absents.
Non contente d’être passablement gauchiste quoiqu’en dehors des clous (aucun parti ne m’a jamais vraiment convaincue, trop catégoriques, trop utopistes à mes yeux, ou bien trop compromis), féministe comme on n’en fait plus, et écologiste molle (3), voilà que je défendais un terroriste assassin, c’en était trop. Je suppose qu’en me voyant à peine un an après me débattre avec quelques autres pour qu’on n’oublie pas deux otages en Irak, dont l’un n’était même pas français et l’autre d’un journal au gauchisme alors avéré, ceux-là se sont dit qu’ils avaient bien fait de me mettre à distance, elle avait qu’à pas y aller.
Peut-on changer ?
J’ai beau me dire depuis hier soir, depuis que j’ai reçu, tardivement, l’info après une si belle journée, trop intense pour trouver le moindre temps de suivre l’actualité, que je ne peux pas faire grand chose, que je suis par ailleurs et pour l’instant trop fragile en moi-même, trop esquintée par plus d’une année de profond désarroi personnel, pour pouvoir aider qui que se soit, je pense à Cesare Battisti.
Devenu jouet d’ambitions politiques diverses et variées, enjeu de négociations entre plusieurs nations, alors qu’il n’est qu’un type qui demandait à finir calme auprès de sa famille en assumant son gagne-pain et son boulot d’écrire, ce qu’il fait plutôt bien.
Je ne sais pas prier, ça manque de dieux dans ma tête, je sais juste écrire ici un billet. Fâchez-vous si vous voulez, mais moi, cet homme, si peu que je sois, si coincée dans ma banlieue, je le laisse pas tomber, et je pense à lui et aux siens avec tendresse et affection. Qu'on lui accorde au moins une chance d'être rejugé.
(1) rencontre virtuelle initialement effectuée pour le site Mauvais Genres, à présent fermé, et repris pour partie sur le tout nouveau site bibliosurf.
(2) généralement au profit d’un ou plusieurs autres, ne rêvons pas.
(3) en gros je veux bien trier mes déchets, limiter mes utilisations de produits, entre autre lessiviers polluants, prendre prétexte d’une économie d’énergie pour ne plus faire le repassage ;-) , me passer le plus possible d’utiliser une voiture, éviter en toutes choses la surconsommation mais je sais que j’aurais du mal à réduire l’usage de l’ordinateur et de l’internet qui sont mes outils de vie et de travail et à acheter moins de livres.
[photo : gare Satin Lazare, ce matin]

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