Hier au soir, rues de Montmartre
- Je n'ai jamais fait l'amour.
Le café à la mode diffuse une musique forte, les commensaux sont donc obligés d'élever la voix pour se parler.
Seulement le fond sonore comporte des silences et les paroles alors se retrouvent comme criées.
Passantes heureuses en leur retour d'une bonne soirée et d'un dîner de fins gourmets (1), nous entendons donc soudain cette phrase isolée, clamée par une voix jeune, naturelle et déterminée qui en faisait usage au cours d'une argumentation ; le ton employé est celui qu'on mettrait pour annoncer "Moi qui vous parle, je n'ai jamais piloté de F1 et pourtant si ça devait m'arriver je respecterais les feux rouges". Seulement comme nous marchons et plutôt d'un bon pas, nous n'entendons que cela :
- Je n'ai jamais fait l'amour.
Et rien de ce qui suit ni avait précédé.
L'affirmation ne présentait pas l'ombre d'un regret, nous éclatons donc de rire sans le moindre remord. S'y ajoute celui de l'évocation d'une belle proclamation faite un jour par l'amie qui m'accompagne au sujet du livre de Jean-Philippe Toussaint qu'elle avait adoré.
Je pense qu'à ce genre de sens joyeux dérivé le titre de mon travail en cours pourrait bien se prêter et son calembour intime s'en trouver dévoilé si tant est qu'un jour quelqu'un puisse l'adorer. M'en voilà toute encouragée.
L'amie confiée au bon vieux métro, c'est en sifflotant (intérieurement) que je remonterai vers la place du Tertre qui n'est plus à cette heure qu'un parking à tables de restaurants tassées, puis le Lapin Agile, irréel, trop soigné. Un homme me dépassera et ouvrira avec une clef magnétique qu'en main il tiendra un parking ultra-moderne qu'un ancien mur abrite. J'aurai soudain envie d'appeler l'ami dont un message gentil mais maladroit "au bord du soir" m'a ramenée vers la peine. Je n'oserai pas.
Cheminer dans un pur décor de cinéma ne doit pas faire oublier que passé minuit on peut déranger les humains bien-aimés qui ont besoin d'un vrai sommeil pour pouvoir avancer. Sans compter qu'il sera peut-être précisément occupé à l'activité dont la jeune femme dans sa propre existence affirmait l'absence.
Un vélib m'attendra près de la Femis et je rentrerai en pente douce jusqu'au bout de ma rue.
Certains soirs ma vie est un long film tranquille et je piaffe, dois-je l'avouer, d'une suite plus mouvementée. Il est temps de refaire place, travail et sentiments ; avant la prochaine marée de tourments.
(1) Ô français si bel outil mais défavorable aux dames, le logique "fines gourmettes" il aurait l'air de quoi ? Que peut-on faire contre ça, quand être femme et écrire peut donner écrit-vaine ?
[photo 1 : même quartier, autre soir - 21 mai -, autre café]
[photo 2 : même quartier, même soir, rues voisines et désertes, versant non touristé]


Bah, des écrits vains aussi hein... (et pas qu'un peu !)
Et une auteure, qui prend de la hauteur, c'est peut-être moins désespérant ?
Rédigé par: Milky | 19 juin 2009 à 21:47