Peut-on jamais changer ?
un jeudi, en plein Paris, au 4ème étage d'un bel immeuble ancien.
Ça y est enfin. Cela fait des semaines que je pense à ce moment. Comme le dit le dicton coréen, « le meilleur moment quand on fait l'amour, c'est quand on monte les escaliers ». Un bordel monstre règne dans et sur ton bureau. Tu n'en as rien à battre, tu m'entraînes déjà vers la chambre du fond, celle qu'un de tes fils devenu adulte a laissée vacante en quittant la maison.
J'ai le temps d'apercevoir en dessus de vrac une version partielle imprimée de ton interview de Clara Verde (1) , celle où tu disais qu'elle n'est pas si mal et qu'au fond elle chante bien ; ce qui m'avait passablement fâchée d'autant qu'il était publié dans un magazine qui soutenait son mec, que je ne peux pas supporter car je le crois dangereux. Cet article de toi, qui te ressemblait peu m'avait détachée mieux que d'autres aveux.
Le temps de reconnaître aussi au vol dans une bordure de dessous de tas, un coin d'une enveloppe qui me fut familière. Tu avais donc bien reçu ma missive où je t'informais que ma vie enfin s'était redressée, et qu'il n'y manquait plus qu'à résoudre le mystère de ta disparition.
Je te sens vibrante, et comme hâtive, lis dans tes pensées que ton fils cadet rentre à 17 heures, que notre temps est compté. J'avais oublié combien j'aimais communiquer en silence et qu'avec toi seule sans crainte je le faisais.
J'ignore pourquoi tu as enfin consenti à de brèves retrouvailles, pourquoi tu m'as convoquée chez toi et non pas à l'hôtel. Ce ne sont pas les hôtels qui manquent à Paris. Aurais-tu désormais peur des paparazzi ? Et puis je demandais juste qu'on prenne ensemble un café, un Picon bière, voire même un verre de blanc si tu étais devenue vraiment plus chic qu'avant.
T'aurais-je donc manquée sur un mode différent de celui plus pensif dont moi-même je souffrais ?
C'est moi qui suis calme. Je n'ai aucune revanche à prendre, les choses rentrent simplement dans l'ordre, une satisfaction d'harmonie retrouvée et la conscience que peut-être pour moi il est déjà trop tard. La souffrance m'a entraînée trop loin des humains, un pas de plus au delà de l'amour mais que j'espère encore pas plus près de la mort. Ma carcasse réclame son dû qui se souvient soudain de la bonté de nos étreintes. La paille de tes yeux ne dit rien de bien autre.
Pleurer fait grandir disait la fresque non loin de là, je n'y croyais pas, un haussement d'épaule amusé quand je passais. Elle disait juste, pourtant.
[PHOTO par Pierre Cavard ; métro Bonne Nouvelle il y a quelques années (3 ou 4 je dirais)]
Je m'aperçois que je te dépasse en même temps que tu trembles. Alors j'agis comme tu attends et non plus en réponse. T'enlace et ferme sur nous la porte, déboutonne doucement ton léger cardigan, caresse déjà le sein qu'il protégeait fort peu, sens tes jambes porter moins.
Avant de nous glisser vers le lit bas mais accueillant, je prends le temps de t'embrasser longuement. Tu réponds comme avant, en congédiant le monde. Plus rien n'existe que la force d'aimer.
Le froid cesse aussitôt. J'en oublie de mourir.
Dans les mois à venir et sans doute les années, nous travaillerons comme jamais. Et si c'était ça qui t'avait effrayé ?
(1) En vrai il s'agissait d'un ressenti d'entretien publié récemment mais qui concerne Emmanuelle Béart, laquelle écrit fort bien, ce que pour avoir tourné une fois avec elle je peux confirmer (sur la bande annonce c'est moi qu'on voit bouquiner dans le fond et en plus pas n'importe quoi).
Ce billet est ma participation au sablier du printemps amorce 6
Ce qui est en gras est vrai et pas même au second degré. Je m'étonne d'ailleurs qu'elle n'en ait encore rien fait de publié fors dans la presse classique (à moins qu'elle ne tienne un blog, en secret ?). Pour le reste, chacun croit croit croit s'qui lui plaît plaît plaît (personne vous pousse à croire) - parodie d'air connu -.
complément important du 02/04/08 :
L'amorce était de Chondre et son Ciao boulot
Je tiens à le remercier, je n'aurais jamais su extraire ce type de minerai à partir de mes seules forces, je reste généralement bien en deçà.
Merci aussi à Alexandre de nous l'avoir proposée.
Et bien sûr à Kozlika sans qui ce jeu d'écriture et d'échanges n'existerait pas (je le pense toujours même si je ne l'écris pas à chaque fois).


C'est curieux, je trouve que le personnage principal est bisexué dans le sens où je n'arrive pas à déterminer s'il est homme ou femme !
Très belle évocation d'un sentiment.
Rédigé par: Franck | 30 mars 2008 at 12:06
C'était fait exprès, la la lère (contente que ça ait marché et en plus avec un fin lecteur) - comme quoi de temps en temps je maîtrise un peu ce que je fais -.
A part ça dans ce texte, 15 000 private jokes au mot carré, mais je crois bien que ça ne fera rire que moi - dans ce cas ce n'est réussi que si ça ne se voit pas ou seulement pour les unes ou deux ou trois personnes concernées par chacun d'eux (mais je l'ai déjà écrit un jour, ça, je crois) -
Rédigé par: gilda | 30 mars 2008 at 13:06
Très joliment écrit
Rédigé par: JC-Milan | 30 mars 2008 at 16:36
Il m'a paru évident, à la différence de Franck, que la narratrice est une femme ("tu m'as convoquée chez toi" "ce qui m'avait passablement fâchée") qui parle d'une autre femme (elle porte un cardigan ! Les hommes en portent-ils, au fait ?)
N'empêche, ce texte est troublant, presque envoûtant. Tous les sous-entendus qui le tissent, que nous ne comprenons pas, en font un voile de mousseline.
On devine, on croit apercevoir, on se demande... on se fait un film (et justement tu nous apprends que tu as été actrice !)
Rédigé par: samantdi | 30 mars 2008 at 22:43
Merci JC-Milan que je visite souvent sans toujours prendre le temps de laisser un message.
Merci Samantdi, ta lecture me va droit au coeur.
Alors, je tiens à mettre une chose au point, seul ce qui était en gras est pur vrai à savoir qu'Emmanuelle Béart comme écrivain serait très bien. Le reste est du tricotage indémêlable même pour moi entre fiction et réalité.
Concernant le cinéma, il est vrai que j'ai tourné dans un film où jouait Emmanuelle Béart, mais je n'y ai que figuré, grâce à mon fiston qui nous avait fait embaucher (il ne correspondait pas au rôle pour lequel il avait fait un essai mais éclaboussait d'envie de tourner, du coup nous avions la famille au complet été pris comme figurants à la journée). Le gag étant que ma modeste panouille ait laissé de fugitives traces dans la bande annonce. La mention de ce détail vient en fait d'une conversation avec quelques parisiens dont la nuit dernière ma fille et moi avons partagé une bribe du trajet. J'avais envie de les faire marrer ... et comme j'avais lu tout récemment dans un magazine que je ne lis pas un article concernant l'actrice j'en ai profité. Le faisceau de coïncidence était trop bien coordonné.
Cela dit j'ai un peu triché sur l'amorce, je crois que je suis incapable de les prendre telles qu'elles, désolée.
Rédigé par: gilda | 30 mars 2008 at 23:13
J'ai corrigé deux fautes qui, Franck a raison pouvaient prêter à confusion, et qui elles n'étaient pas volontaires.
Contente, Samantdi que tu aies remarqué le cardigan (du modèle non conceptuel, parce que bon des fois c'est bien quand ils ont des boutons ;-) !)
Rédigé par: gilda | 31 mars 2008 at 00:01
Bingo, Franck a déjà énoncé ce que je voulais dire... et l'ambiguïté persiste. Alors une vraie question, c'était un cardigan à boutons-pression Agnès B. ???
Texte TRES réussi. Vraiment.
Rédigé par: fuligineuse | 31 mars 2008 at 08:53
Merci Fulie. En fait je voulais juste pas en rajouter des fausses (des ambiguïtés).
Le coup du cardigan est un private joke avec Samantdi qui avait inventé le concept du cardigan sans bouton (il faudrait retrouver les billets). En fait ce texte en est truffé (d'allusions à toutes sortes de choses entre elles pas forcément liées) et destinés à faire sourire les uns ou les autres en particulier. Tant qu'à jouer au Sablier autant s'amuser et amuser en passant les autres participants.
Rédigé par: gilda | 31 mars 2008 at 09:01
qui avait inventé pour rire voulais-je dire.
Rédigé par: gilda | 31 mars 2008 at 09:02
Très beau texte...
ET illustré d'une photo qui me trouble d'autant plus que j'ai vécu tout près du lieu où elle a été prise, et que ce dessin/ tag m'a plu au point que j'en ai pris des polaroïds...
Un petite madeleine de Proust, en quelque sorte...
Rédigé par: mariaba | 05 avril 2008 at 22:15
Bienvenu mariaba et merci d'avoir pris le temps de laisser un mot.
La photo a été prise par l'un de mes amis , j'en avais aussi mais de bien moins belles car j'y passais régulièrement sur mon chemin de sortie "d'usine" et donc nécessairement à la tombée du soir.
Il m'est effectivement arrivé de rester à la regarder, pas longtemps, quelques minutes, tellement elle me plaisait.
A présent au même endroit un petit supermarché de proximité.
Rédigé par: gilda | 05 avril 2008 at 23:25
A présent aussi, je me demande parfois si elle n'avait pas été dessinée là pour m'avertir de ce qui m'attendait.
(c'est idiot, je sais, mais certaines concordances finissent par troubler)
Rédigé par: gilda | 05 avril 2008 at 23:27