Entrer dans la danse (y retourner ?)
Ce samedi, plus tard
[photo à venir : il est en effet plus facile d'écrire un texte sur un plus tard que d'en publier la photo (qui l'eût cru ?)]
[photo 1 : le lieu réel mais pris plus tard du texte imaginaire mais écrit avant - comme ça tout est clair -]
Je suis arrivée en avance, une fois n'est pas coutume. Sombre saison où les jours sont si courts et où les heures de début de cours ressemblent à des heures de fin.
Il s'agit d'un cours de danse. J'y suis assidue car il est de qualité, et que le corps que j'habite n'est pas toujours au mieux ni très bien connecté ; je dois en permanence veiller à son entraînement pour maintenir un niveau de survie satisfaisant. Je ne suis pas née pour danser. I ain't good at it (1) mais y travailler sans renoncer me fait du bien. Je ne renonce jamais (2), l'air de rien. J'y mets parfois le temps des arbres mais je finis toujours par arriver là où il fallait.
Je sais donc à présent un peu danser alors qu'il y a vingt ans, il me fallait presque réfléchir pour marcher (c'est un pied devant l'autre, oui, je sais, mais parfois le sol se dérobe, il est inégal, les jambes sont molles et la tête tourne).
La nuit fut interrompue par une chute de livres, déjà qu'elle était courte, je décide donc de faire semblant de croire à l'effet stimulant de la caféïne et m'accorde au distributeur un pseudo-capuccino.
Dans le vague et inutile espoir d'apercevoir la pointe du Grand Rex, sans savoir le moins du monde pourquoi il pourrait être utile ou bon que je la voie, je m'appuie doucement contre la vitre qui dans le coin dédié au repos des guerriers en salle, et à la restauration d'après-l'effort-le-réconfort, et regarde vers la droite le bout visible de la rue.
Je le vois alors déboucher d'un pas rapide, venant du Grand Boulevard, filant probablement vers la rue de l'Echiquier, François, le mari d'une des absentes, un homme que j'aimais bien et qui semblait m'apprécier mais a disparu de mes jours en même temps que son épouse, ainsi que deux amies communes avec lesquelles je n'avais jamais songé à établir de lien direct puisqu'on se croisait tout naturellement lors de moments plutôt festifs et que j'aimais cette légèreté d'un gré des vents favorables.
Seulement ceux-là ont tourné, une tempête fort localisée est passée autour de moi, au calme revenu ne reste plus qu'un nouveau paysage pas si désolé que ça (loin de là), mais également un long désert là où tout était au jadis proche si parfaitement peuplé.
Au geste de salut que j'esquisse, manquant de renverser mon café (cette faculté d'oublier que je tiens en main des objets ...) et à l'appel de son prénom, il passe, impavide, hâtif, pressé.
J'en oublie ma rééducation Gavalda thérapie (3), et m'adresse mentalement à l'absente :
- C'est toi qui lui as dit de se dégrouiller comme ça ?
Entre-temps, il est loin ; je le vois tourner à l'angle de l'Echiquier.
J'aurai pour danser du mal à me concentrer. Si je suis si transparente comment pourrais-je y arriver ? Comment secouer en gestes rythmés et harmonieux une si solide inconsistance ?
Ce ne sera qu'en sortant alors que me retournant vers la devanture où deux heures plus tôt j'étais, j'en constaterai la parfaite opacité à qui est dehors et regarde vers l'intérieur, que je comprendrai qu'eût-il été très heureux de me retrouver, il n'aurait pas pu me voir et encore moins m'entendre le héler ; la vitre est épaisse et sans doute blindée.
[photo 2 : en fait à ses yeux, j'étais une gargouille ; on fait plus séduisant (6)]
La prochaine fois, c'est décidé, en courant je sortirai pour échanger au moins quelques mots, deux ou trois nouvelles, entrevoir peut-être au détour d'une small-talk phrase (4) la révélation de l'élément manquant et qui confirmerait, infirmerait ou complèterait ce que j'ai mis 20 mois à comprendre (5).
La prochaine fois ?
Depuis quand la chance repasserait-elle deux fois les plats quand bien même ils se mangeraient froids ?
(1) anti-citation de Billy Elliot
(2) fors cas de force majeur, défaillance physique insurmontable ou échec irrattrapable à un examen.
(3) En lisant il y a un an "Ensemble c'est tout" avec ses passages sans transition entre narration en troisième personne et dialogues intérieurs de l'un ou l'autre des personnages, j'ai pris conscience que, contrairement à ses personnages et peut-être à la plupart des gens, je ne me parlais jamais à moi-même, mais m'adressais intérieurement toujours à quelqu'un d'autre. Ce quelqu'un peut varier, mes enfants, l'homme, des amis si les circonstances ou ce que j'apprends leur seraient intéressant(e)s, des cousins et bien sûr ces proches qui il y a deux ans m'ont si douloureusement fait défaut. J'ai compris que ma sauvegarde dépendait sans doute d'exister au moins un peu à mes propres yeux, et entamé une rééducation-Camille, sur le mode Arrête de causer silencieusement à ceux qui ne sont jamais là, parle-toi à toi puisque tu y es.
Inutile de dire qu'à part ici en l'écrivant, ça ne marche (presque) jamais. Peut-on changer ?
(4) Toute traduc. subtile en français est la bienvenue. Le fait est que je ne trouve pas d'équivalent ( + petit private joke en passant ;-) )
(5) ou plus exactement : à me faire expliquer.
(6) Comme quoi la réalité (la photo et la constatation ont été faite après), dépasse vraiment très souvent la fiction et parfois la taquine.
Hé oui encore un billet à trois niveaux de lectures et deux contraintes cachées. Désolée.



Ton billet est aussi un bulletin météo avec ses tempêtes, ses pluies, ses tourmentes... Ce qui m'intrigue c'est la "chute de livres", même si tu l'as dit en passant comme si c'était de la grêle contre les vitres. Pour finir : si tu sors en courant dans la rue –pour chercher le reflet fugace de quelqu'un dans la vitre– fais gaffe, ne cours pas en demi-pointes !
Rédigé par: Pablo | 15 décembre 2007 at 20:19
Moi j'adoré ton message l'allusion à Gavalda! La rééducationde Camille m'avait marquée!
Rédigé par: Ori | 15 décembre 2007 at 21:19
Il y aura sans doute une prochaine fois...
C'est terrible de se sentir transparente à autrui. Et là tu opposes l'opacité. Transparence, opacité... Tu me donnes beaucoup à réfléchir aujourd'hui Gilda.
Rédigé par: Fauvette | 16 décembre 2007 at 11:56
Il y a qqch d'encourageant là-dedans : ce n'est pas forcément toi qui es transparente, il y a aussi les fois où c'est un miroir sans tain qui se dresse entre toi et les autres...
Rédigé par: Milky | 16 décembre 2007 at 16:27
@ pablo : j'ai finalement fait de ta question un billet. J'aime beaucoup ta lecture.
@Ori : Je dois à Anna Gavalda au cours de l'année écoulée quelques jours moins sombres, un courage retrouvé pour travailler, un espoir ténu mais qui est comme une petite lueur dans la nuit, ainsi qu'un grand éclat de rire un jour de l'été dernier
(http://gilda.typepad.com/im_not_really_good_at_zip/2007/08/descends-cherch.html).
Rédigé par: gilda | 17 décembre 2007 at 01:42
@Fauvette : ben qu'est-ce que tu crois, des fois je bosse, l'air de rien (et je pense que dans ces cas-là ça donne plus à penser que les billets de simple capture).
@ Milky : c'est tout à fait ça, mais peut-être aussi une question de frontière de verre entre différentes castes d'une société qui n'est décomplexée qu'au profit des toujours mêmes. Mon interprétation est plus sombre : comment traverser une frontière de verre sans pour autant tout briser ?
Rédigé par: gilda | 17 décembre 2007 at 01:46
Je souris à la private joke. Une spécialiste consultée me dit : papotages. C'est vrai que ça n'est pas faux, mais ça ne me convient pas entièrement...
Rédigé par: Anne | 17 décembre 2007 at 10:18
Anne, je me disais que je ne comprenais pas ton commentaire (pourquoi "papotages" ?) et puis je viens de m'apercevoir que tu pouvais voir une private joke dans le choix du prénom de la personne qui dans ce billet effectue ce qu'au cinéma on appelerait une panouille.
Alors en fait je n'y avais mis aucune intention, c'est juste que François est un prénom neutre, élégant et courant et que je pensais sans doute à l'un d'eux en particulier, mais rien à voir avec l'Amoureux.
Rédigé par: gilda | 17 décembre 2007 at 13:32
C'est le "4/" qui me fait sourire, pas François ! (Je ne tilte même plus tellement j'en suis entourée)
Rédigé par: Anne | 17 décembre 2007 at 15:33
J'avais oublié le (4). Papotages ne me va pas, il comporte une connotation dépréciative et semble indiquer qu'on parle des autres ou du temps qu'il fait, alors que small talks tient bien davantage de l'art de la conversation légère et non-impliquante, les sujets pouvant cependant être très variés.
Rédigé par: gilda | 17 décembre 2007 at 22:02
Comment traverser une frontière de verre sans pour autant tout briser ?
Il y a deux écoles : Alice (du pays des merveilles) ou bien FBI portés disparus (ou toute autre série policière comportant des scènes d'interrogatoire avec vitre sans tain) : trouve la porte qui donne sur le couloir, l'autre porte, celle qui mène à l'autre côté de la vitre est théoriquement juste à côté...
(je sais, je raconte n'importe quoi. C'est juste pour te faire sourire...)
Rédigé par: Milky | 17 décembre 2007 at 22:17