Dans deux ans ou bien cinq, fin d'après-midi, banlieue proche de Paris
Je les repère de loin, me sens aussitôt sur mes gardes. Deux types. Fort bien vêtus. Costumes noirs impeccables. A distance en tout cas, ils font parfait effet.
L'un visiblement tape de l'entrée le code, ces codes d'accès si souvent inchangés qu'à force aux chiffres les doigts s'impriment et qu'un enfant dés lors qu'il possède assez de hauteur pourrait par quelques tentatives les craquer facilement.
Son collègue semble tellement n'avoir pas l'air de guetter ostensible, qu'il est repérable en tant que vigie dés le coin de la rue.
Je reste prudemment dans les pas d'une dame chargée d'emplettes, des poireaux à la bière qui par hasard me précédait. Je ne ralentis ni n'accélère.
Surtout ne pas se faire repérer. Peut-être qu'ils n'ont pas ma description physique. Peut-être qu'ils passent juste faire un repérage, préparer la venue d'hommes d'autres uniformes.
Car c'est pour moi qu'ils viennent, j'en ai la conviction. Je ne suis pas vraiment française. Il suffirait d'une loi qui change, d'une priorité donnée à l'ascendance paternelle et mes papiers ici ne seraient plus valables.
J'ai un ami en prison. Accusé des pires exactions. Même si elles datent de ma lointaine enfance, ça peut suffire aussi. Coupable d'accorder ma confiance à quelqu'un dont d'autres doutent, qui ont le pouvoir quand je n'en ai aucun.
Mes globules sont ne sont pas conformes. C'est inné et non acquis. Depuis une loi récente la non-conformité génétique est passible d'amende selon le degré estimé de préjudice à la société et de prison ferme en cas de danger estimé. Une anémie telle que la mienne, est jugée non dangereuse, mais nuisible au rendement de la nation. Mon médecin commis d'office me l'a signalé lors du dernier contrôle annuel auquel les contrevenants hématologiques sont soumis, il est désormais contraint de me signaler. Les services concernés étant débordés depuis un récent durcissement de la législation, il se pourrait que je passe au travers des mailles du filet mais sinon je serai redevable d'une somme équivalente à 1/3 de l'ensemble de mes salaires perçus, ce qui correspond au niveau de rendement perdu par mon employeur par rapport à celui qu'aurait fourni un salarié au bilan sanguin standard. Peu importe que ce dernier soit de moi satisfait. Il s'agit de peines planchers.
- Estimez-vous heureuse, avait-il ajouté dans un élan d'humanité, si vous débutiez aujourd'hui, vous ne seriez pas embauchée. Vous représentez un handicap potentiel à qui vous emploierait.
Last but not least, comme on dit dans la langue obligatoire d'échanges courants, il m'arrive de déclamer des vers en rythme dans des cafés des bas quartiers. Seulement une fois par mois, et je prends garde à ne pas fumer. Mais ces établissements sont doublement hors-la-loi : ils acceptent et la tabagie et les mots d'artistes non validés, c'est mon cas, pour l'être il faut trois parrainages de proches ou membres du parti principal ; je ne connais personne, je ne me sens pas artiste, j'ai juste des textes à exprimer.
Aucun de mes voisins ne présente un tel profil dysfonctionnel et même si je suis honorablement connue dans le quartier depuis plus de 20 ans, je sais qu'il n'y en a plus pour très longtemps avant que les ennuis ne tombent.
Depuis que la déclaration de santé est devenue publique et obligatoire, nombreux sont déjà les collègues qui ne m'adressent plus la parole. Mon mal n'est pas contagieux, mais la peur si.
Sans parler de ceux qui éveillés par un soupçon, ont mené leur propre enquête. Ils ont vite appris pour l'ami. Je n'ai pas démenti. Si j'avais nié notre lien, plus jamais je n'aurais trouvé le bon sommeil. Je préfère bien dormir sur un banc en prison que souffrir d'insomnies de remords dans des draps brodés.
C'est bien ce genre de raisonnement qui leur déplait.
C'est donc bien moi qu'ils viennent chercher.
(à suivre)
[pas de rapport avec la photo fors la binarité et les costumes noirs, du moins pour moi ce serait mieux en plus qu'elle date d'aujourd'hui même]


Ouh, je frémis mais de plaisir aussi devant un tel texte...
(Un français dont le père était né en Algérie, comme mon voisin Le Goût, s'est vu retirer la nationalité française, nous en parlions justement avant-hier...)
Rédigé par: Milky | 13 avril 2007 at 09:31
J'hésite à mettre un commentaire sur cette note, ça risque de me jouer des tours dans le futur...
Rédigé par: berlioz | 13 avril 2007 at 10:34
@ berlioz : j'en vois qui ont tout compris :-) :-) (je me sens moins seule)
@ milky : je ne connaissais pas le cas personnel que tu évoques, mais je n'avais effectivement pas écrit au hasard d'une imagination débordante (hélas).
Rédigé par: gilda | 13 avril 2007 at 10:41
"[…] Depuis que la déclaration de santé est devenue publique et obligatoire, nombreux sont déjà les collègues qui ne m'adressent plus la parole. Mon mal n'est pas contagieux, mais la peur si. […]"
Voilà ce que vivent les épileptiques qui font une crise en public !
Rédigé par: Franck | 13 avril 2007 at 11:42
Tiens en passant je suis aussi un fils de quelqu'un né ailleurs ! C'est grave docteur ?
Rédigé par: Franck | 13 avril 2007 at 11:43
C'est emmerdant, moi qui suis insoupçonnablement français de souche (c'est même le nom d'un de mes ancêtres, De Souche, je crois)... je me sens de moins en moins français à mesure qu'on met en cause la françaisitude de mes contemporains. C'est grave, Docteur ?
Rédigé par: Lomalarch | 14 avril 2007 at 00:13
Bonsoir Lomalarch et merci d'avoir laissé un mot,
Ben non c'est pas grave, c'est juste que la pure françaisitude n'existe pas plus que la pure aryanicité, hormis dans la tête de certains politiciens paniquants et celle de leur supporters.
Il y a juste des êtres humains vivant plus où moins longtemps sur le même coin de planète, ce qui finit (ou non) par leur donner des références ou des façons d'être et généralement une langue commune. Ça peut être joyeux 5 mn si ça permet de s'identifier à une équipe de foot qui gagne ou presque ou à se dire qu'on est les champions du train qui va vite sur rail (la précision est d'importance cf.http://laboiteaimages.hautetfort.com/archive/2007/04/06/l-escargot-le-plus-rapide-du-monde.html ) , ça peut très vite déraper si c'est pour exclure ceux qui se trouvent là depuis moins longtemps. Après bien sûr il y a des subtilités, mais rien ne me paraît plus dangereux à tous points de vue que le mépris et le rejet.
Rédigé par: gilda | 14 avril 2007 at 00:35
@ Franck : ah oui, c'est terrible ;-)
Au sujet des maladies, je pense que si cette histoire m'est sortie comme ça hier c'est en partie que j'avais lu cet article d'Eric Favereau (
http://www.liberation.fr/transversales/grandsangles/246953.FR.php )
dans Libé sur des restrictions qui s'imposent à ceux qui sont porteurs du virus du sida et la judiciarisation de la maladie qui à mon sens est une dérive particulièrement inquiétante (quelle que soit la maladie transmissible d'ailleurs).
Je sais que pour toutes maladies chroniques qu'on peut porter avec des périodes de rémission, et des crises visibles, la solitude, le rejet, une forme de dégoût et d'intolérance de la part des bien-portants sont monnaie courante.
En plus qu'on vit dans un type de société champion de la culpabilisation à outrance (ça permet de réduire tout ce qui est de l'ordre de la mutualisation des risques et des frais) ainsi qui aura le cancer du poumon était forcément un fumeur (et d'ailleurs si vous fumez vous développerez forcément une pathologie de ce type, je l'ai lu sur les paquets), voire même désormais un simpe voisin de fumeur, qui fait une crise d'épilepsie ou de quoi que ce soit qui y ressemble n'est peut-être qu'un dangereux drogué en manque, qui fait une crise cardiaque n'avait forcément pas bien contrôlé son cholestérol et si tu t'enrhumes c'est forcément de ta faute : voyons tu ne t'étais pas assez couvert etc.
Dans cet essai de fiction je me suis simplement contenté de synthétiser cet air du temps à des bribes de discours captées récemment et de faire juste un pas de plus.
Ce qui est effrayant, comme ton exemple le souligne, c'est que le quotidien de certaines personnes y ressemble déjà.
Rédigé par: gilda | 14 avril 2007 at 01:01
Merci Gilda, merci.
Si certains et certaines pouvaient te lire, et enfin comprendre...
Je frémis, notre futur me fait peur.
Rédigé par: Fauvette | 14 avril 2007 at 15:16
moi aussi Fauvette, d'où d'ailleurs que ça m'est venu comme ça, après avoir juste entrevu deux types jeunes en costard dans un quartier où une telle tenue est légèrement inhabituelle du moins dans l'après-midi.
C'est moi qui te remercie.
Rédigé par: gilda | 14 avril 2007 at 22:17