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L'imparfait du présent

mais qui eut un passé simple glorieux

samedi 3 mars 2007, à l'opéra (Bastille) le soir plus tard que prévu

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J'en ai eu les larmes aux yeux, la chair de poule aux poils des bras et des frissons dans l'échine.

Ce n'était hélas, ni d'émotion transcendée, ni de plaisir, ni de bonheur.

C'était juste que n'ayant pas telle un Normand chez Astérix la possibilité de tester du haut d'une falaise mes capacités de vol, face au barde qui en bas déchantait, je subissais de la part de mon corps ces réactions physiques en guise de véhémentes protestations.

Les larmes étaient aussi sentimentales, de compassion pour le vieil homme qui s'époumonait pour nous et exécutait (1) l'air de La juive le plus connu et que tout le monde attendait comme un tube au coin d'un CD.

Je prends, je le confesse, des cours de chant classique et à défaut d'atteindre un niveau intéressant j'y saisis le travail acharné nécessaire à cet apprentissage si particulier, la fragilité de nos voix, combien nos corps nous trahissent, comment le moindre sentiment des heures précédentes peut se trahir à notre insu, et pour moi qui ai commencé bien trop tard les effets ravageur du vieillissement. Dés que l'énergie vacille la voix part à vau-l'eau. Et mon professeur de chant sans que je lui ai rien raconté ou si peu (parce qu'il s'étonnait) en sait davantage sur ma vie intime que les soignants auxquels j'ai pourtant dû me confier, ainsi que les amis qui m'ont sauvée. Par rapport à nos chants, même l'écriture trahit fort peu de nos désordres et cheminements.

Alors même si j'ai souffert à ce soir l'écouter, je suis atterrée d'entendre une part du public huer Chris Meritt. Il est un grand professionnel, il sait où il en est, inutile d'en rajouter à son naufrage, que des conditions de représentation un peu particulières (2) ont sans doute accentué.

Un spectateur plus cruel que les autres crie un "Encore" en imitant la voix cassée du chanteur malheureux. Un inconditionnel virulent lui répond "Ta gueule connard".

Un connaisseur reconnaissant pour les succès passés, ajoute :

- Merci pour tout ce qu'il a fait.

Les applaudissements amorcent alors une victoire sur les sifflets, mais le déçu précédent se fait toujours entendre. L'admirateur ne peut s'empêcher alors d'ajouter :

- Vous ne savez pas celui qu'il a été.

Ce passé composé me laisse décomposée. Je ne sais si l'homme qui se voulait si fort défenseur du chanteur s'est rendu compte de la condamnation irrémédiable que sa phrase comportait.

J'ai soudain envie de retrouver une des sessions slam parfois loin en banlieue où les spectateurs sans être dupes face au poète hasardeux dont le texte approxime et la diction fourche savent être polis, patients et indulgents.

Quand lors des saluts le ténor déchu, bien qu'enfin applaudi, a effectué plusieurs gestes d'excuse et de contrition, j'avais pour lui les larmes aux yeux. 

Nous sommes si périssables et dans nos exploits-même si fort impermanents. Ne l'oublions jamais.

 

"Werdende sind von der Zeit verstossen :

denn die Zeit ist der Verfall."

Rainer Maria Rilke (Strophen, 24 mars 1900)

   

(1) j'emprunte le terme à Kozlika, on ne peut pas dire mieux

(2) une alerte à la bombe a fait envisager un temps l'annulation de la soirée.

[photo : le nouveau bar de l'opéra (côté fumeurs)]

      

Un billet de Kozlika qui le dit mieux que moi :

Comment nous dire adieu

Une discussion par là :

http://opera.forumpro.fr/Le-lobby-de-Saint-Francois-f4/Chris-Merritt-t311-0.htm

    

traduction (Jean-Yves Masson, ed Verdier Poche) des vers précédents :

"Ceux qui naissent, le temps les congédie :

car le temps c'est la déchéance."

L'ensemble du poème s'applique d'ailleurs terriblement bien à cette soirée d'opéra particulière. Je le recopierai bien quelque part si j'en trouve un moment.

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Commentaires

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C'est vraiment trop cruel. Je n'aime pas ces manifestations du public, ce sont des outrages, inutiles et si blessants.

Dans le cas du chant classique, bien d'accord avec toi Fauvette, ça me paraît évident.

En revanche j'ai de vieux souvenir de vagues concerts rocks en fin d'années 70 début des 80 où des types arrivaient raides foncedés sur scène et incapables de pondre un accord, ou pour le chanteur une émission vocale, méprisant le public comme il convenait, que ceux-là je pense sans remord avoir fait partie des hueurs.
(ma phrase est mal foutue mais en fait je dors, bon j'espère que ça se comprend).

Cette séance d'opéra avait tout l'air de ressembler à une séance de cinéma dans ma banlieue (93), je me rends compte qu'a Paris, le respect n'est pas de mise aussi.

Ps: je suis aussi sensible que l'auto focus d'un appareil photo (rires)

Très intéressant (et pathétique pour l'épisode Meritt) de lire le compte-rendu de ce spectacle chez les uns et les autres... J'ai regretté de ne pas être là, quand même

En fait Peter, j'ai trouvé les spectateurs de l'opéra bien plus sauvages et féroces que mes voisins (92 proche 93).

PS : :-)

Traou pour l'instant je n'ai lu que chez Kozlika, et je crois qu'à la conjugaison près ;-) ça se complète parfaitement. Je ne sais pas ce que les autres en ont écrit.
Je sais juste que dans longtemps (si je dure), je ne me souviendrais que de cela.
Pathétique est le mot. Et puis aussi cet homme qui voulant défendre celui qu'il admire l'enfonce encore davantage. Sans aller jusqu'à la tragédie, c'est le même mécanisme : on se fait du mal en se voulant du bien.

Je ne sais pas ce qui a été le plus violent. Le cri de cet admirateur un peu désespéré (Vous ne savez pas celui qu'il a été), le « connard » lancé dans la foule ou certains sifflements (le plus souvent masqués par les applaudissements des fans). J’ai trouvé la prestation vraiment très mauvaise. Il ne chantait pas toujours juste, il faisait du yaourt et n’était pas toujours stable sur la scène. Cependant, une représentation ne doit pas s’apparenter aux jeux du cirque. Quand on aime, on le fait savoir. Dans le cas contraire, on se contente de ne pas applaudir, basta.

Et oui, je crois que nous attendions tous air d’Eléazar.
J’ai vraiment eu mal pour lui car ce fut pathétique jusqu’au bout.

Ca me touche et je ne saurais pas le raconter aussi bien, mais j'ai horreur d'entendre chanter faux en public ; pas par oreille absolue ou amour musical particulier ; mais parce que c'est parmi les moments où l'on est le plus vulnérable, et que ça me fait mal aux tripes de voir qqn s'infliger cette humiliation.
(moi aussi je dors presque et espère être compréhensible, à défaut d'avoir su transmettre les nuances de ce que je voulais exprimer)

@Chondre : En ce qui me concerne c'est le cri de l'admirateur désespéré (et aussi le fait préalable d'avoir eu à supporter ce chant fracassé), il était le signe que tout était pour Chris Meritt tellement foutu que même qui voulait le défendre ne pouvait que l'enfoncer.

@Milky : très d'accord sur la vulnérabilité.

Bravo pour ton blog! A bientôt.....

bonjour, nous étions donc à la même représentation de la Juive et je regrette de ne pas vous avoir vue. Je ne connaissais pas ce chanteur et j'ai été navrée de l'entendre chanter aussi faux. Il faut savoir s'arrêter. Je pense la même chose de Simone Veil.

Oh bonsoir Madama Abricot, dommage qu'on se soit loupées, ça m'aurait fait bien plaisir.

Je vois que nous sommes d'accord et sur l'un et sur l'autre :-(

Merci d'avoir pris la peine de laisser un mot et j'espère à bientôt en vrai.

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