soir de décembre de l'an déjà passé, à l'Opéra
C'était le dixième soir, quasiment d'affilée. Avec les répètes préalables elle ne comptait même plus et savait l'oeuvre du bout des doigts et du souffle aussi. Elle était d'ailleurs payée pour ça et plutôt fière de l'être. N'entrait pas qui voulait à l'orchestre de l'Opéra. Elle avait beaucoup travaillé.
Peut-être un peu trop. Ce soir, c'était la fatigue qui l'emportait. Et sans doute quelque chose qui ressemblait à de l'ennui. A sa décharge, elle n'était pas porteuse d'un de ces instruments triomphants qui tient une oeuvre du début à la fin et lui offre un soutien solide et sans relâche. Elle ne jouait que du piccolino, dont le rôle chez Prokofiev lui semblait aussi peu étendu que le nom de son instrument le laissait entendre.
Alors du bout du rang où la hiérarchie musicale l'avait reléguée, durant les longues plages qui pour elle étaient de silences, elle sentait les secondes passer, épaisses et presque poisseuses. Elle connaissait si bien sa partition qu'elle était capable de somnoler un peu, avachie sur son siège, ou quand elle percevait comme une réprobation du chef à son égard, plus droite mais les jambes croisées, ou bien encore les bras.
A la mort des deux princesses assoiffées et sans secours, une mélancolie la saisit et elle posa même en la penchant, sa tête sur la main qui ne tenait pas la petite flûte. On eût pu croire qu'elle compatissait.
Elle songeait en fait qu'elle aussi avait bien soif ; qu'elle préfèrerait de beaucoup être en cet instant même auprès de Ludovic dans un de ces cafés parisiens comme ils aimaient à en fréquenter avant la naissance de Lucas leur fils ; pauvre petit père, si souvent malade en ce début d'hiver.
Depuis quelques temps elle se sentait inquiète et pour l'enfant, qui toussait presque toutes les nuits, et vis-à-vis du père qu'elle sentait plus distant. Il est vrai qu'en période de concerts quotidiens elle était assez peu le soir à la maison quand il rentrait de son travail. Les heures communes étaient comptées.
Le prince sur la scène réussit à sauver l'une des trois princesses d'orange et Céline de justesse à prendre les notes attendues d'elle, sans avoir pu tourner la page de sa partition ainsi qu'elle l'aurait dû. Peu lui importait, elle connaissait l'oeuvre plus que par coeur mais détestait l'idée d'être prise en faute si par malheur un doute lui venait.
Elle s'appliqua particulièrement sur le tableau suivant, comme pour compenser une erreur qu'en vérité elle n'avait pas commise ; puis sentit à nouveau lassitude et abattement l'envahir sur la fin, croisa les jambes une fois de plus, appuya la tête sur son poing, coude replié sur la jambe la plus haute et les yeux dans le vague. Le regard désapprobateur d'un voisin traversier, la fit modifier sa pose. Un autre jour elle aurait négligé ce silence outré, mais elle comptait sur lui pour une affiche du spectacle qu'elle voulait rapporter à Lucas, comme une preuve concrète que sa maman ne s'absentait que parce qu'elle travaillait.
Elle regretta que Ludo ne soit pas dans le public, comme il le faisait aux temps doux des débuts. Elle aurait joué pour lui le peu qu'elle devait jouer.
Puis ce fut le final et de longs applaudissements et vigoureux "bravo", qu'elle ne goûta plus guère alors qu'auparavant elle en frissonnait d'émotion et de reconnaissance.
Elle sortit la première sans du tout s'attarder.
[photo prise et prétée par Le Vrai Parisien. merci beaucoup]
Ceci est une fiction à partir d'un tout petit brin de réalité.
merci à Kozlika http://www.kozlika.org/kozeries/index.php/
et Zvezdo http://zvezdoliki.net/blog/
qui avaient organisé la soirée,
à Vroumette et au grand Zorro qui les premiers ont repérée la musicienne lasse à partir de laquelle j'ai brodé cette fiction http://vroumette.cie.free.fr/blog/
ainsi qu'au Vrai Parisien qui m'a passé la photo que je ne pouvais prendre (petit appareil un peu cassé)
http://vraiparisien.hautetfort.com/
J'aime beaucoup ce texte, Gilda, merci de nous l'offrir pour la nouvelle année. Et puis je ne sais pas si tu le savais, mais ma fille joue... de la flûte traversière ;-)
Rédigé par: Kozlika | 01 janvier 2006 at 18:23
Hé non, je ne le savais pas, mais ça ne m'étonne pas trop, ce genre de choses m'arrive tout le temps (cf. Michel Arbatz ;-) ).
En revanche ce qui m'étonne davantage c'est que je comptais écrire un texte plutôt joyeux car la scène qui m'a inspirée était plutôt amusante à voir d'où nous étions perchés, et en fait je me suis trouvée embarquée dans une tout autre direction, comme quoi si on veut travailler un peu sérieusement on ne sait jamais ce qui va nous arriver.
(Cette phrase peut paraître étrange mais je sais que tu comprends (et quelques autres aussi))
Rédigé par: gilda | 01 janvier 2006 at 18:30
c'est bien : il y a la double réalité crédible, le monde d'un métier et aucune exagération d'auteur; çà coule comme une disgression réussie dans un bon polar. Le naturel, fruit connu d'un long travail, est en train de venir.
:)
Rédigé par: Supmylo | 01 janvier 2006 at 19:56
bon alors en gros, espèce de crapule de Supmylo photographe, il ne me reste plus qu'à écrire le bon polar, damned I'm not out of the wood !
blague à part, c'est important ce que tu me dis et merci d'avoir pris le temps de venir lire jusque-là : ça veut dire que je commence à me rendre compte quand la colonne d'air est en place ; si c'est comme pour le chant, c'est une vraie étape. Je ne la crois pas tout à fait franchie, mais ça veut dire qu'à force de travail j'ai une bonne chance d'y parvenir.
Bon.
Gros boulot pour 2006 en perspective. Je vais être obligée d'avoir la santé, là.
Rédigé par: gilda | 01 janvier 2006 at 21:38
"...en fait je me suis trouvée embarquée dans une tout autre direction..."
quand on écrit, quand on écrit vraiment, cela arrive et il ne faut surtout pas essayer d'aller contre, on ne ferait rien de bon.
je suis assez d'accord avec Supmylo et très curieuse de voir ce que donnerait ton talent appliqué à un domaine qui m'est cher - le polar...
Rédigé par: fuligineuse | 02 janvier 2006 at 08:45
Tiens, tiens, tiens, je m'abstiendrai de tout rajout de compliments, mais n'en pense pas moinssss
Mes meilleurs voeux,
Rédigé par: yves duel | 02 janvier 2006 at 10:14
D'accord avec Supmylo, ça coule tout seul, et puis on s'y attache vite à cette flûtiste mélancolique, on a envie d'en savoir plus…
Rédigé par: Satsuki | 02 janvier 2006 at 12:18
Bien... joué, Gilda!
Au plaisir de croiser, très prochainement, nos masques et nos plumes... :)
Meilleurs voeux.
Rédigé par: Shaggoo | 02 janvier 2006 at 17:03
Pas si loin de la réalité, j'attendais de voir si sa tête allait tomber ou si toute cette musique l'empêchait de dormir !
Rédigé par: Vroumette | 02 janvier 2006 at 17:49
Merci beaucoup pour ces encouragements qui me vont droit au coeur ; cela
dit on n'invente jamais rien, je me suis aperçue à retardement que j'avais
fait un emprunt sauvage à Rilke pour les princesses sans secours, sauf que
Gozzi (l'auteur du livret) et moi étant sans doute un peu méchants voire
carrément cruels, nous les avons en plus assoiffées.
> Fulie, tu m'as bien fait rire : ne serait-ce pas toi par hasard qui la
veille me dissuadait de polarder mon Coïtus, si j'ose parler ainsi ?
(je rigole mais j'ai bien compris ton conseil, ça aurait fait trop de difficultés).
> Fulie, Satsuki and my dearest Supmylo que je ne remercie pas d'avoir donné
aux suivants cette trop charmante idée :-),
vous êtes adorables mais j'ai déjà deux sangliers sérieux sur le feu, sans
compter le feuilleton chez Coïtus Impromptus, quelques participations
ponctuelles (sablier de Kozlika
http://www.kozlika.org/kozeries/index.php/2005/12/03/373-j-28-sablier-de-la-fin-des-blogs, dyptiques de Racontars http://akiyo1fr.free.fr/racontars_jeux/index.php?2005/12/19/219
(au fait Akinou
pardon mais la fin d'année a été rude et je n'ai plus jamais trouvé le
temps d'y revenir)),
et mon polar du métro qu'il faudrait bien qu'un jour
je pose enfin -- sur du papier -- sur un écran. Céline la flûtiste devra
donc attendre encore un peu. Cela dit il n'est pas exclu qu'elle revienne
par ici si nous la "croisons" à nouveau à l'occasion de Rigoletto.
Au passage, si quelqu'un connaît la recette de la potion magique, je suis
pas contre (et persuadée qu'hélas elle ne fera pas partie de celles du
Feignasses Food Blog de Kozlika
http://www.kozlika.org/kozeries/index.php/2005/12/13/380-j-18-feignasses-food-blog
)
> Monsieur Duel, meilleurs voeux en retour, puisse l'année 2006 t'offrir
de belles vacances à Houlgate ou ailleurs ;-).
> Shagoo, tu ne crois pas si bien dire, il m'est arrivé jadis (du temps où
j'étais une auditrice de France Inter et où chaque année en vain je
postulais scrupuleusement pour faire partie du jury de leur prix du livre)
d'avoir un message lu à l'antenne lors de cette émission ; ils avaient lors
de la précédente consacrée aux bouquins éreinté un livre que j'aime du fond
du coeur et je n'avais pas du tout apprécié ;
non pas tant qu'ils ne l'aiment pas (chacun ses goûts et comme il tirait
vers le fantastique, je voulais bien comprendre que ce risque à certains ne
conviendrait pas) mais qu'ils ne lui laissent pas sa chance (Patricia
Martin avait par exemple reproché sans y mettre d'humour les prénoms des
personnages, comme si ça pouvait être un argument d'aimer un livre ou pas).
J'avais de plus cette impression désagréable que peu d'entre eux l'avaient
vraiment lu. Je m'étais donc déchaînée pour dire que je n'étais pas du tout
d'accord, et Jérôme Garcin avait lu mon mot la fois suivante dés
l'ouverture, ce qui prouve à défaut de consoler que l'émissions n'est pas
truquée et qu'à condition de le faire avec humour ils acceptent qu'à notre
tour on leur dise vertement ce qu'on pense.
> Vroumette, tu es impitoyable ;-) ! N'as-tu jamais piqué du nez au travail
quand l'un des zozos vous avait offert une nuit hâchée de soins à apporter
et de consolations parentales à offrir ?
Rédigé par: gilda | 02 janvier 2006 at 23:45