Danse en deuil (à nouveau)
Hier au soir, où que ce soit
Quand on m'a annoncé son décès, mon oreille a bien entendu mais mon cerveau peiné a traduit Carolyn Carlson et je m'en veux encore.
Ce n'est pas tout à fait un hasard, elles occupent la même place pour moi. Dames dont j'admire le travail mais qui me sont loin et que je n'ai pu apprécier que sur le tard. Pourtant ce n'était pas faute d'aimer (voir) danser.
Mais je n'avais tout bonnement pas accès. Jusqu'à mes 25 ans, leur nom m'était je crois inconnu. Et c'est pour ce genre de raisons qu'on parlera dans le monde encore et tant et tant de Michaël Jackson enfant mal grandi sacrifié aux choses de l'éphémère, quand Pina Bausch absente ne défraiera aucune chronique. Seuls se chagrineront ceux qui savaient.
Le monde est-il désormais un peu décloisonné ? J'aime le croire, me dire qu'avec l'internet, un môme fauché mais curieux, dés lors qu'il peut pianoter sur un clavier, lire un écran connecté, pourra aller vers ce qui l'appelle, si tant est que ça soit autre chose que le pire de la télé-vulgarité.
Je sais seulement que la danse m'attirait. Que jusqu'à 19 ans je regardais en me demandant comment diable on pouvait faire pour bouger avec sens et un rythme précis. Je ne savais qu'accumuler des maladresses, tenir une raquette assez imprévisible, taper dans un ballon pas trop maladroitement.
Or nous n'avions accès, et à condition d'être filles, qu'à des cours de classique, avec le ridicule fini de ce que les mères y mettent (dieu ou son absence merci, pas la mienne), les tutus, les noeuds-noeuds, le chignon sage et toute la panoplie, sans parler des pointes qui faisaient tant souffrir mais qu'elles étaient si fières les gamines d'accomplir. Comme si se tordre le pied suffisait à donner grâce.
Ce monde-là, ainsi déformé (1), me parvenait donc mais sans m'attirer.
Sans aucune conscience politique, mais simplement de l'intérieur, je considérai son exercice comme à peine moins humiliant que celui de majorette. Et dans la façon que j'avais alors d'être perplexe face à la fierté de celle qui pratiquait, je retrouve mon étonnement d'adulte face aux femmes intégralement voilées (2). L'exhibition et la totale soustraction procèdent pour moi de la même oppression et la fierté de certaines victimes du même ordre de mystère.
En revanche, la danse contemporaine, sa force, sa beauté, son expressivité, à part fugitivement quelques images de télé, nous était inabordable, inatteignable, cachée.
Fred Astaire et Gene Kelly étaient les seuls danseurs "non-classiques" qu'on pouvait admirer.
C'est sans doute comme ça partout au monde, même si grâce aux communications modernes un peu moins. Je devais avoir 30 ans bien passés quand j'ai pu assister pour la première fois à un spectacle de danse de haut niveau d'aujourd'hui, alors même que ça m'intéressait. C'était à Créteil et je n'avais trouvé personne pour m'accompagner.
Certaines formes d'art restent loin des gens.
La discrétion d'une disparition, me peine et qui le montre.
(1) Je sais quand même parfois admirer la danse classique de très haut niveau, et par bribes.
Même si certaines des contraintes que ces types de chorégraphies imposent aux corps de femmes m'approchent de la nausée. Je ne suis définitivement pas un grand bourgeois libidineux de la fin XIXème.
(2) Pour plus de subtilités et parce que ce n'est pas ici le sujet, lire chez Traou un très beau et sensible billet.


Les commentaires récents