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Bouddhas (article de Florence Aubenas 12/2002)

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La nuit est tombée depuis longtemps

quand je lève le nez de mes équations, plus de jus, plus rien, c'est pas ce soir que je trouverais la démo du théorème de Fermat.
                        
Je me sens vidée mais apaisée. Prête à accueillir ce qui viendra du monde, puisqu'incapable là où je suis de n'y rien changer.
                        
Avec un soin inhabituel, je range livre, cahier et stylos, au lieu de les laisser traîner.
Je m'efforce aussi de choisir une tenue pour la nuit, généralement de vieilles fringues que je recycle ainsi, adaptée à la température ambiante.
C'est la première fois depuis deux nuits que je m'en soucie. Je considère que c'est un progrès.
Sur ma lancée, je prends mon temps dans la salle de bain, reste un peu sous la douche plutôt que de filer écouter les infos à peine achevé un savonnage utilitaire. Séchage à gestes lents. Sentir le doux contact du vieux coton propre d'un tee-shirt sans âge sur la peau. Se sécher le visage à nouveau, même s'il l'était déjà. Déplier le canapé-lit. Enlever la housse avec soin et lenteur. Retaper les draps avant de s'y glisser.
               
Ce n'est qu'une fois bien étendue, au calme, le corps en repos, que j'allume le walkman, France Info pour ne pas attendre d'heure ronde, et écoute.
                
Déception de plus. D'abord le coup d'état n'est plus mentionné qu'en fin de journal, la mort de Thomas Sankara, désormais confirmée par de multiples sources ne fait plus aucun doute mais plus aucun bruit et l'on nous confirme que les "ressortissants Français" ne se sont jamais si bien portés.
             
Je me dis, allez, ce soir, cette nuit, dans les rêves pour cette nuit, tu y crois. Ils te le disent, tu y crois. Et tu dors.
               
      

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Du bon usage des maths (en cas de coup d'état)

SAMEDI 17 OCTOBRE 1987
      
Je m'aperçois en raccrochant que je n'avais pas pris le temps de ranger les courses que j'ai ramenées. Je le fais rapidement, les produits frais ne doivent plus trop l'être. Et Jean-François qui a toujours été pointilleux là-dessus ! Mon coeur se serre à cette pensée.
      
Chaque chose, chaque geste me ramène à lui, chaque pensée vers lui me brûle l'estomac, je ne sais pas comment sortir de cet engrenage qui ne l'aide en rien, lui là-bas, dont je ne sais pas du tout comment il peut aller.
On ne peut pas s'empêcher de penser. La pensée va plus vite que le barrage qu'on se met.
            
Au mieux on peut s'efforcer de brider son imagination. Et encore, moi, ça marche pas trop, ça me demande un effort, d'autant que je connais les lieux. Dés que je ferme les yeux, si je n'y prends pas garde, je vois des hommes en arme, j'entends des tirs et des cris.
       
Ça fait peur et mal.
         
Mais ça demande une vigilance de tous les instants, et mange une énergie folle.
Et puis on ne maîtrise pas ce qui s'invite quand on dort.
C'est pourquoi les premiers jours, je crains si fort le sommeil.
                                     
J'ai les deux boîtes de cartouches en main et une fois de plus les larmes aux yeux, aux yeux mais pas plus loin. Je suis pourtant consciente que pleurer un bon coup me ferait du bien, dénouerait cette tension incessante.
               
Seulement je n'y parviens pas. Pas encore.
          
Je range soigneusement les cartouches d'encre dans une enveloppe de papier kraft, je fais semblant de croire que le courrier bientôt fonctionnera à nouveau et que même si je ne peux le rejoindre comme prévu, même si un temps encore les touristes comme moi ne seront plus accueillis, je pourrais au moins les lui faire parvenir.
          
J'ai un flash, je vois un stylo plume, le sien, qui roule et tombe d'une table.
Sans son capuchon.
      

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Epanchement

Puisqu'après que ma mère ait raccroché, j'ai le combiné dans la main, je compose dans la foulée le numéro de mes beaux-parents.  C'est une fois de plus mon beau-père, André, qui décroche.

Je lui dis sans attendre car je sais que c'est ce qui lui importe et qu'il est du genre direct, ce qui n'est pas pour me déplaire, que je ne sais rien de neuf, mais que j'ai reçu une lettre de son fils ce matin, sauf qu'elle datait d'avant et qu'à ce moment-là tout allait bien.

             
Il me répond d'un ton brutalement enroué, qu'eux non plus n'ont rien de neuf, mais que je fais bien d'appeler quand même.
Que la nouvelle de la lettre même datant un peu, fera du réconfort pour sa femme.
         
J'en profite pour lui glisser que justement dans sa lettre Jean-François s'inquiète pour elle, y aurait-il quelque chose de viral ?
J'ai l'impression d'avoir ouvert la vanne d'un barrage en charge maximal, peut-être que parler du malheur de la maladie et sa trop grande proximité, le soulage de l'idée du malheur des troubles politiques lointains ? Peut-être qu'il ose me dire ce qu'il ne peut confier à personne d'autre ?
         
Me voilà submergée sous un torrent de termes médicaux, avec un luxe de détails auxquels je ne comprends rien, surtout dans l'état de KO debout qui est le mien depuis 2 jours.
J'ai quand même le réflexe d'attraper un papier près du téléphone ainsi qu'un stylo qui le voisinait. Sauf que par définition le stylo qui est près du papier qui est près du téléphone est celui qui ne fonctionne pas. Ses prédécesseurs qui donnaient toutes satisfaction ont inévitablement fini au fond d'une poche où glissé dans un sac à main, une fois leur office remplit.
      
Je m'énerve un instant à tenter de chauffer la bille, j'en perds le fil des explications. Me reste comme une idée qu'elle souffrirait d'une sorte d'épanchement de synovie, mais qui serait autour du coeur au lieu du genou, que du coup c'est plus grave, qu'à l'hôpital ou à la clinique ils ont fait ce qu'il fallait et qu'elle n'est plus en péril pour ça, mais que la question est de savoir ce qui a provoqué un tel symptôme.
         
Il ne me l'a pas dit clairement, je ne le crois pas, mais certains neurones qui persistent à fonctionner malgré tout me traduisent cancer en phase avancée, dans le même temps où craignant sans doute de m'en avoir trop dit, André repart d'une voix plus claire pour me parler d'espoir, de virus probable et de guérison ultérieure. Je rejette alors violemment ce que j'ai cru comprendre. Il n'est pas supportable d'imaginer le fils souffrant là-bas dans des conditions qu'on ignore et la mère ici d'une maladie qui la condamnerait rapidement.
      

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Insistance

Je rentre du Monoprix, chargée des mêmes denrées qu'il aurait acquises, s'il avait été là sans parler des cartouches d'encre. J'ai même acheté du Nutella, son péché mignon plutôt que le mien.
   
Le téléphone sonnait quand je tentais d'ouvrir la porte, y parviens à grand-peine avant que les sonneries ne cessent.
      
Décroche le coeur battant. Eh non, ce n'est que ma mère qui s'inquiète.
Dans un sens ça tombe bien, je comptais l'appeler, elle m'épargne donc un effort. Mais je sais que ma déception s'entend.
      
- Tu vas venir demain, alors ?
- Non, je pense pas, je suis crevée et ...
- Mais comment vas-tu faire pour le linge ?
- J'irais à la laverie, ce n'est pas important tu sais.
[fatale erreur, c'était nier son utilité même]
       
Elle me parle de choses et d'autres dont elle estime nécessaire de me mettre au courant, puisque je ne viendrais pas et dont j'ai l'impression au contraire qu'elles ne me concernent en aucune manière.
Et puis un bon moment après le linge :
- Et de Jean-François, tu as des nouvelles ?
    
Que dire ? Je cherche comme souvent la pente de moindre temps perdu ou de moindre fatigue. Ces bientôt 48 heures d'attentes ont créé en moi un état d'épuisement physique et nerveux qui m'entraîne par ce chemin glissant. Je concède donc la simple vérité :
    
- J'ai reçu une lettre.
- Et alors, tu peux donc venir demain ? Il va bien au moins ?
- Il allait au moins bien quand il l'a écrite.
- Alors tu viens ?
- Non, je me dis que peut-être il réussira à m'appeler.
[tiens , voilà que je me mets à croire aux miracles]
- Mais tu viens de me dire que ...
- Oui, maman, je t'ai dit ça, mais la lettre, elle date d'AVANT.
[et là je sens l'énervement qui monte en flèche, tais-toi, tais-toi, elle n'y est pour rien en plus qu'elle est GENTILLE de t'appeler, elle pourrait s'en foutre, tu serais contente si elle s'en foutait ?]

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L'homme regarde d'un air perplexe

quoi qu'un peu affligé, la jeune femme qui a les larmes aux yeux devant un gros morceau de gruyère préemballé qu'elle tient dans sa main gauche.
       
Il se dit que peut-être elle aime vraiment le gruyère, mais ne peut pas en acheter, ou n'a plus le droit d'en manger. Comme elle n'est pas bien grosse, il se dit qu'il ne peut s'agir d'un régime amaigrissant. Raison médicale, peut-être ?
      
   
Elle est très pâle et comme c'est un homme bon et peu pressé, il se dit qu'il ferait bien de l'aider. Il s'approche, à son mouvement, d'un coup elle prend conscience de sa présence, semble revenir d'un long voyage depuis une autre terrible planète, s'effarouche, repose le fromage et file vers un autre rayon sans lui laisser le temps de parler.
         
Je suis cette jeune femme, un samedi après-midi au Monoprix de la rue Lévis, qui s'est sentie submergée de chagrin à la vue d'un fromage, qu'elle n'aura peut-être jamais l'occasion d'apporter à son homme qui en aurait amélioré son ordinaire de jeune coopérant exilé.Pict0034_1

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Valse - hésitations

SAMEDI 17 OCTOBRE 1987
   
Je replie la lettre avec un soin inhabituel et la glisse doucement dans l'enveloppe. Je me redresse lentement pour revenir à la position assise. Ma tête tourne un peu. Je ferme les yeux le temps que se dissipe l'étourdissement.
   
Pas longtemps, je suis prise de violentes nausées et dois foncer aux toilettes. Comme c'est tout petit, elles ne sont pas loin. C'est parfois un avantage.
   
Je pars également en sueurs froides, probablement pour faire bonne mesure, mais échappe à cette impression de mort imminente qui sait si bien accompagner ce genre de symptômes.
Aujourd'hui être malade ne m'offre même pas l'abandon de la conscience qui m'aurait soulagée. Je me sens mal, mais le cerveau me refuse l'oubli, j'ai peur pour sa vie, cette pensée est scotchée. D'autres s'enchaînent, je trouve même moyen de me dire que tiens, au moins la question du déjeuner est résolue.
         
Une fois passé le pénible du malaise, je prends une douche bien chaude, et qui me fait du bien tant mes os étaient des glaçons. Je me demande vaguement si je m'étais déjà douchée en me levant et me rends compte que je n'en ai plus aucun souvenir.
      
Le coup de fil de Géraldine, la lettre reçue, rien que d'y penser mon coeur-estomac, on dirait que mes organes ont fusionné, se serre à nouveau.
   
Je me dis NON, tu arrêtes, c'est fini, il a besoin de cartouches et d'informations sur la santé de sa mère, tu vas sortir pour acheter les unes et faire quelques courses, parce que forcément à un moment tu iras mieux et qu'il faudra manger, et puis tu téléphones à ses parents, mais avant tu écoutes les infos, sait-on jamais.
       
Dûment munie de ce programme, je me sèche, ramasse mes vêtements, les mets dans mon baluchon de linge sale, retourne dans la pièce unique, ouvre le placard et en enfile les premiers propres qui me tombent sous la main. Je me dis alors qu'il faudra que je trouve un moment dans le week-end pour la laverie automatique, je n'ai pas une garde-robe suffisante pour enchaîner deux semaines sans blanchissage.
         
Je m'efforce de récapituler ce que j'ai à faire, les courses (très important, les cartouches), le téléphone, laver le linge, ah et puis aussi appeler mes parents, leur dire que non je ne viendrais pas, il me semble que j'avais laissé planer une possibilité de le faire le dimanche. Or je n'ai envie que de calme, silence, ou du bruit peut-être mais pour des nouvelles, enfin.
         
   
J'étais en train d'enfiler un pull, je m'aperçois que c'était l'un des siens.

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des cartouches Parker noires (deux boîtes suffiront)

SAMEDI 17 OCTOBRE 1987
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Le reste de la lettre est tout d'intendance. Il a besoin de cartouches Parker noires, "deux boîtes suffiront", j'ai le temps de me dire qu'il espérait ne pas avoir à trop écrire, avant que la douleur à nouveau ne m'étreigne.
           
Il lui faudra du gruyère aussi, 1 kilo, que je devrais au préalable "laisser quelques jours au congélateur (pour qu'il supporte le voyage) sans oublier de l'amener".
Et là, c'est moi qui à nouveau ne supporte plus. Parce que j'étais censée le rejoindre tout bientôt. Profitant des jours fériés de 1er et 11 novembre qui devaient me permettre de prolonger de courtes vacances à peu de frais en terme de congés posés. Le salarié débutant manque toujours de vacances (après aussi, mais je ne le sais pas encore).
          
Je m'aperçois que ce qui jusqu'au jeudi encore était toute ma préoccupation des jours écoulés, à savoir quand je connaîtrais dates et horaires d'avion précis pour mon propre voyage, m'est, depuis l'annonce de la catastrophe, complètement sorti de l'esprit.
      
Partir ou non m'importe peu, désormais. Le revoir, si. Que je le rejoigne ou qu'il revienne.
      
Je saisis la feuille volante employée en début de semaine pour y noter les courses que je comptais faire ce week-end dans lequel je patauge à présent, et ajoute à une liste déjà bien trop fournie pour mes bras et mes finances "cartouches Parker noires (2 boîtes)".
Je me dis qu'il faut y croire, que je les enverrais par la poste, dés les communications rendues, que plus rien ne l'empêchera de m'écrire, comme si les cartouches d'encre (noires) jouaient un rôle déterminant dans la circulation ou non de nos mots d'amour et de vie quotidienne.
      
 
Le gruyère attendra.
    

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le week-end a été calme. Souchon est un bon acteur.

SAMEDI 17 OCTOBRE 1987
   
Je ne sais pas pourquoi j'ai fait comme ça, mais j'ai pris ce soin particulier d'utiliser un coupe-papier pour ouvrir. Comme je contrôle mal mes mains sous le coup de l'émotion violente, le résultat diffère finalement assez peu de celui d'un arrachement manuel.
   
Je crois que mon choix tenait d'un respect, je ne cesse de repousser la pensée qu'il pourrait s'agir d'une lettre posthume. Si je la repousse, c'est qu'elle est bien là.
Je pose le coupe-papier dans le pot à crayon sur l'une des étagères, près du téléphone. Je me rassois et tente de respirer à fond. Puis me vient l'idée que si je me sens mal, mieux vaut être allongée alors délibérément et sans en avoir envie, je m'étends sur toute la longueur du canapé.
             
Je sors la feuille que contient l'enveloppe, et commence à lire. Enfin, commence, même pas, en vrai j'ai déjà fini. D'une traite et même le court verso.
La formule d'au revoir, tendre et amoureuse, bien qu'habituelle entre nous me met les larmes.
Coincées dans les yeux, refusant de couler.
Mais fabriquées quand même.
Il s'inquiète de moi et de sa mère malade plus encore, tente par mon intermédiaire d'en apprendre plus qu'à travers un courrier de son père que  je devine récent.
               
La lettre est par ailleurs joyeuse et anodine. Je lui manque, mais hors cette absence, la vie lui est douce. Il parle des cours qu'il donne, du temps qu'il fait, des pluies qui ne tarderont pas à cesser pour faire place à la saison sèche.
 
               
On sent la fraîcheur des nuits arriver, le matin vers 4 heures, je dois enfiler un pull.

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Une lettre, une souffrance

      
SAMEDI 17 OCTOBRE 1987
Le_cachet_de_la_poste_14_octobre_1987_05 Après avoir raccroché, je suis saisie d'un long moment de dépression noire, je ne bouge plus, n'entends plus rien, pas même la radio dont j'avais baissé le son le temps de répondre au téléphone mais qui dans le silence de voisinage d'un samedi matin devrait être clairement perceptible.
    
Je ne sais pas à quoi je pense, ni si je le fais, quand même un peu sans doute car j'émerge en conscience de grande solitude.
               
Grâce à Géraldine, je viens en effet de comprendre que ce que j'étais en train de vivre n'était pas partageable, hormis peut-être par les tout très proches, ceux des amis, ou pour les bien-nés de la famille, qui se comptent sur les doigts d'une main, ceux qui vous connaissent suffisamment pour que les mots soient inutiles.
            
Je crois saisir des mots de début de flash d'info, 10 heures 30 ? 11 heures ? J'essaye de laisser tomber l'heure, me répète qu'on est samedi, rien ni personne ne m'attendent que des nouvelles ou toujours pas. Je fais un pénible effort pour me concentrer sur leurs mots, alors qu'il serait si simple de tendre le bras jusqu'à l'étagère où est posée la radio et d'y monter le son.
Mais mon bras pèse quelques tonnes, alors je dresse les oreilles. Trop tard ils parlent déjà d'autre chose. Trop tard. Ce fut si court après "Burkina", je doute qu'il y ait rien eu de neuf.
Je sombre à nouveau, immobile, tant de tourments dans la tête que ça en fait du rien.
         
C'est un tout petit bruit qui m'en sort, accompagné dans le coin en bas à droite de mon champ de vision par l'apparition de rectangles de papier.
Dans ce vieil immeuble parisien, c'est encore la concierge qui réceptionne le courrier et le redistribue à chaque étage ou nous laisse un mot quand il s'agit de venir chercher un paquet à sa loge.
         
Parmi le courrier, ce matin, un rectangle encadré de bandes bleues blanches et rouges.
une lettre de Jean-François !
Je retrouve à l'instant des jambes et leur usage.
 

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La (future) fête chez Géraldine (suite)

SAMEDI 17 OCTOBRE 1987
 
- Mais que s'est-il passé ? demande-t-elle finalement d'une voix blanche.
Je lui explique le peu que je peux. Insiste en passant sur l'imprévisibilité de l'événement. Dans les dernières lettres de Jean-François, tout semblait calme.
 
Ma voix tremble sur dernières. Je viens de saisir le sens que pourrait avoir l'expression.
S'il s'agissait des toutes dernières ?
Qu'adviendrait-il de moi. Sans lui. Quelle vie possible ?
   
Et où les ai-je mises ? J'y avais répondu aussitôt  et une fois que je me sens à jour et que les papiers, qu'ils soient personnels ou administratifs ont fait leur usage, j'ai une nette tendance à l'égarement négligent.
   
J'entends la suite d'une litanie de questions que la nouvelle surprenante déclenche chez Géraldine. A leur densité qui refuse d'entendre des réponses ne faisant guère état que de vagues éléments, je comprends que sa compassion n'est que de surface. Elle est tout bonnement Excitée par l'Evénement. J'en conçois un début de nausée. Tous les premiers temps ce genre de mal-aise me sera fréquent au point de me couper durablement l'appétit.
    
Sa réaction m'effraye, je coupe donc court aux quelques confidences sur mon état d'esprit et qui étaient sur le point de me venir ; Géraldine me fait à l'ordinaire volontiers les siennes, il m'arrive de céder à une relative réciprocité. Finalement je réponds en neutralité comme je répondrais à de simples collègues non amis.
   
Elle poursuit son chemin interrogatif et moi mon bottage en touche, sent soudain que je ne vais pas fort bien. Et fait alors du mieux qu'elle peut son boulot de bonne copine.
 
A nouveau je me sens en lien d'amitié avec elle, et des paroles plus personnelles sont sur le point de me venir quand elle ajoute soudain, comme qui chez la crémière se souvient au moment de payer qu'il lui fallait également des oeufs :
- Et pour ma fête, tu viendras ? 
[vous m'en mettrez une douzaine]
          
D'épuisement lâche et de déception amicale, je capitule :
- Ecoute si d'ici là ça s'arrange, oui je viendrais.
[goûtez-moi ce beurre vous m'en direz des nouvelles]
puis dans un dernier sursaut de dignité ébréchée :
- Mais je promets rien.
[les oeufs ont un peu augmenté, vous savez]

décembre 2007

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