Bouddhas (article de Florence Aubenas 12/2002)

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Il est déjà trop tard

JEUDI 15 OCTOBRE 1987 (suite)

    

Je ne l'ai pas trouvée plus longue que les autres, cette journée de boulot. Je n'ai pas trop traîné, j'avoue : à 20 heures au gymnase-club Monceau, j'avais cours de danse ; évacuer la tension, calmer le corps en le secouant un peu. Je suis passée à ma piaule vite fait, elle est minuscule mais loin ni du bureau ni du lieu de sport, me suis changée, puis ai filé danser.

    

Impossible de me rappeler si j'ai ou non pris le temps de manger quelque chose au passage. Mes affaires, ce sac, toujours le même où je les mets et qui fait la bonne taille, vérifier que j'ai bien pris un cadenas pour le casier du vestiaire, une bouteille d'eau pour ma soif ultérieure. Dîner, franchement, je ne sais plus.

 

Le cours s'est bien passé ce soir-là. La concentration avait été difficile au travail, mais pour la danse elle est bien revenue.

Danser m'est difficile. Je m'y applique du mieux que je peux.

J'ai cru avoir mémorisé la chorégraphie complète, mais ce qui est advenu par la suite me l'a complètement effacée de la mémoire, jusqu'au choix de la musique.

   

Pendant le cours, je ne me doute de rien, pas même qu'il s'agit de mes derniers instants de relative insouciance. Je prends d'ailleurs tout mon temps pour me doucher ensuite. Puis je fais un bout de chemin avec ma prof. Je l'aime bien, je suis nulle et elle a bien voulu de moi à son cours, peut-être qu'elle a pigé que j'étais du genre à m'accrocher et à finir par le devenir moins. Il fait relativement bon pour la saison, on reste un peu à discuter à la lumière d'un lampadaire de la place du général Catroux où nos chemins se séparent.

   

J'emprunte la rue Legendre, reste un instant à regarder les poissons de l'aquarium qui fait aussi vitrine de la première pizzeria sur la droite. Il y en a un gros, tout gonflé comme s'il soufflait dans ses joues, blanc avec des taches noires et qui me fait sourire. D'autres plus petits j'aime bien la couleur et les reflets qu'ils offrent parfois l'espace d'un mouvement.

Je me dis qu'il faut quand même rentrer, écrire une lettre à mon homme, que ce serait bien et tant pis si je n'ai pas reçu de réponse à la précédente. On dirait qu'écrire est plus facile pour moi que pour lui. Trouver le temps de le faire en tout cas. D'un coup j'attrape un brin de hâte.

   

J'habite rue Dulong, ceux qui connaissent Paris savent que c'est tout près de la rue Legendre, une petite perpendiculaire qu'on rencontre en allant vers Pont Cardinet.

 

L'ascenseur n'est pas en panne, je n'ai pas à faire l'effort de m'encaisser les 7 étages à pied pour regagner la chambre de service où je loge, une seule pièce donc, un coin cuisine et une micro salle de bain.

J'arrive juste avant 22 heures 30. J'allume la radio dans l'idée d'écouter les informations un peu complètes. Sur France Inter elles sont à cette heure-là.

 

Je n'ai pas la télé, ça prendrait trop de place, et dans cet espace restreint et dans ma vie. J'aurais eu la télé, je l'aurais de toutes façons pas allumée.

D'abord écrire à mon homme.

   

J'entends d'une oreille distraite ce qui précède le journal, je suis dans la salle d'eau en train d'y mettre ma serviette à sécher et sortir mes affaires de sport de leur sac. Je reviens vers la chambre mes chaussons de danse à la main, au moment précis des bips annonciateurs d'infos.

    

" Coup d'état en fin d'après-midi au Burkina Faso. Le président Thomas Sankara serait mort dans une fusillade qui aurait éclaté au Conseil de L'Entente où il siégeait. Les communications sont actuellement coupées. "

    

La voix est passée à autre chose.

Moi pas.

Les chaussons de danse se sont retrouvés par terre.

Moi pas.

Pas déjà.

Ne me prévenez pas (version 2007)

Lettres_du_burkina_053001p1300004_1 JEUDI 15 OCTOBRE 1987

C'est un jeudi comme les autres. Ca commence toujours comme ça. Un jour comme les autres. Je vais au boulot le matin, j'essaye d'en dépoter autant que je peux.

Mes vacances sont pour bientôt et je dois rejoindre mon homme. Il travaille comme coopérant au Burkina Faso le temps d'effectuer un équivalent de son service militaire.

Je ne pense plus qu'à ça, le rejoindre. Il est parti plus d'un mois plus tôt. Je l'aime. Son absence m'est physiquement insupportable. Il m'aime aussi, je crois. Il me l'écrit souvent et quand nous nous retrouvons, quand je suis dans ses bras, je n'en doute pas.

Nous n'imaginons pas vivre l'un sans l'autre au delà de cette séparation imposée. Encore une année scolaire à tenir et il pourra rentrer à Paris, en règle et dégagé de ses obligations. A Ouagadougou, il ne fait cependant pas le soldat, seulement le prof dans une école d'ingénieur. La mort rôde pourtant déjà. Sa mère vient de tomber gravement malade.

Ce jeudi-là est d'une période où elle va mieux, où elle semble aller mieux, passe des compléments d'examens médicaux. Les premiers éléments de réponse, ce que mes futurs beaux-parents m'en disent et que j'ai transmis les jours d'avant, ne semblent pas si alarmants. Je ne suis donc pas tellement inquiète, plus soucieuse que mes hiérarchiques au travail m'accordent mes congés bientôt, dés que les dates seront fixées pour les billets d'avion. Soucieuse aussi qu'il ne reste pas de travaux en suspens pour mes camarades de bureau quand je m'absenterai. Alors ce jeudi-là, j'avais la tête ailleurs, mais n'empêche, j'ai bossé.

C'est une journée de travail qui démarre comme les autres. Le midi avec deux collègues qui sont aussi des potes, on s'est pris au café du coin un sandwich et un demi avant d'enchaîner au flipper. Je n'ai pas gagné. L'un d'eux est plus fort que moi de toutes façons. Et puis ce jeudi-là, j'avais la tête ailleurs, et le corps encore plus. Jean-François, mon fiancé, me manque. Il me manque déjà depuis un mois et demi. C'est long quand on n'a pas 25 ans. Aurais-je une lettre ce soir ? Recevrais-je enfin, les dates pour l'avion qu'il doit me communiquer ? Pourrais-je bénéficier d'un vol UTA avec le tarif réduit accordé aux épouses de coopérant, moi qui ne suis pas officiellement sa femme ? Serais-je malade là-bas une fois de plus ?

Au café, on n'a pas traîné. Ce jour-là, deux d'entre nous ont une réunion en début d'après-midi. Je suis concernée. Je ne me souviens plus du tout des autres participants, ni du sujet, ni de rien d'autre que le fait qu'elle a bien eu lieu ; que nous avions fait un effort pour arriver à l'heure. Je ne m'en souviens pas parce que c'est seulement le début de ce jeudi-là qui est comme les autres. Pas la fin.

juillet 2007

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