Plus d'une fois dans ma vie amoureuse affective, j'ai servi de catalyseur. J'en étais probablement la première responsable : heureuse dans la compagnie des hommes, je n'entretiens pas avec eux de relation de séduction - qui implique presque fatalement des notions de tricherie et manipulation qui me sont étrangères, sans compter qu'effectivement je ne suis pas un canon -, mais très facilement une amitié complice voire amoureuse. Si de l'amitié amoureuse l'un ou l'autre souhaitait pousser jusqu'à l'amour ou au moins sa part physique agréable, je n'avais rien contre.
J'avais, et je crois j'ai encore, un petit corps pas spécialement mal foutu et qui aimait bien ça.
Mais il arrivait que D. qui était ainsi affectueux avec moi, rêvait en fait de C. auprès de laquelle il n'osait pas, ou ne se rendait pas compte de C. avait "des vues sur lui" (quelle horrible expression) depuis un bon moment. Le rapprochement entre D. et moi à un moment devenait visible, ou D., rendu confiant par mon bien-être visible, prenait de l'assurance et osait enfin. Bref, ce qui devait advenir entre C. et D. attrapait grâce à ma présence passagère un grand coup d'accélérateur, ils vivaient ensuite heureux (je l'espère) et avaient un nombre usuel d'enfants (j'ai reçu les faire-parts).
C'était ma façon d'être au monde amoureux. Dans la mesure où je n'étais finalement jamais seule, où ma vie était plus que bien remplie, que pour le reste j'étais malade assez souvent et puis que de toutes façons j'ai assez tôt rencontré (et aimé d'un amour long, sincère, tranquille et profond) le père de mes enfants, voilà, ça me convenait.
J'étais l'intérimaire, la CDD (mais qui le savait), le catalyseur efficace. Ce n'était pas sans regrets parfois (soupir rêveur), mais assumé.
Ils sont par ailleurs quelques-uns parmi mes vieux ou mes moins vieux amis avec lesquels j'aime à passer des moments seuls sans qu'il s'agisse d'autre chose que partager un beau resto, un bon concert, un spectacle, une balade, un ciné. On s'offre l'un à l'autre et chacun une parenthèse dans notre quotidien, le mien à présent va bien mais il fut longtemps lourd ; le fait que n'y entre pas de séduction faisait, fait encore, partie de la détente, le fait d'être seuls permet de se parler de sujets qu'en groupe on ne sait aborder, ou mieux : de se taire. Je fais partie de ses animaux étranges et désuets qui n'aiment rien tant pour lutter contre leur solitude intrinsèque qu'un bon silence amical. On se dit tant de choses parfois en se taisant.
La plupart étaient ou sont ou vivent en couple, moi aussi d'ailleurs mais la jalousie et la possession n'ont jamais fait partie de notre panoplie. Dès lors je trouvais naturel que pour l'autre non plus ça ne pose aucun problème, ces temps qu'on s'accordait, de toutes façons assez parcimonieusement, puisque précisément chacun était très pris par sa propre vie (travail, famille, buanderie) et que c'était particulièrement vrai au temps des enfants petits.
Un jour ou un autre, par une allusion sans arrière-pensées et la réaction qu'elle avait suscitée, j'avais compris que l'un au moins de mes copains gardait secrets ces temps sauvés. Ça n'avait pas prêté à conséquence, j'avais juste fait attention ensuite à ce que je disais et pensé que sans doute il était moins heureux en ménage que ce que je croyais. Un autre me transmettait toujours scrupuleusement les bonjours de sa chère et tendre (c'était du temps d'avant les téléphones portables, ce qui implicitement signifiait qu'ils en avaient causé ensemble vraiment, du fait qu'on se voyait et pas via un SMS distrait et que donc ça n'était pas anodin, ah bon (1)).
J'ai donc à force fini par intégrer que je devais ces temps d'amitié à l'absence de jalousie d'une conjointe et que ce n'était peut-être pas si courant. Mais au fond pas si rare que ça, puisque je continuais à vivre de fort bons moments avec de fort belles personnes (2) de cette paisible façon-là.
C'est en lisant récemment un texte qui ne me concernait pas et décrivait une femme possessive, et par ailleurs en intégrant la réaction d'un non-amoureux surprenant (3) (4), que j'ai compris qu'en fait, ce qui m'avait valu une telle mansuétude et à mes amis une telle liberté était de n'être tout bonnement pas éligible au statut de maîtresse potentielle. Pas assez attirante je ne présentais aucun danger. Mieux, je jouais le rôle d'une présence féminine alternative nécessaire mais séduction-safe. J'endossais à mon insu aux yeux de leur femme le rôle d'une confortable soupape de sécurité. C'est donc à ça que j'ai dû les plus chaleureux moments de mon existence durant tant d'années, et non à la bonne intelligence et la confiance des unes et des autres, lesquelles m'avaient longtemps semblé aller de soi.
On découvre qu'on avait encore quelques illusions le jour où on les perd.
May be that all my life I've been nothing but an old writer and it's sometimes hard to be so Forrest(e) Gump. :-(
(Bien sûr j'ai des amies, aussi, mais je
n'en parle pas ici car ça ne pose aucune question : leur compagnon ou
amoureux s'il sait qu'on s'est vues trouve ça tout naturel, c'est un
truc "entre filles" et il est même le plus souvent content d'y
échapper. Je ne parle pas non plus des amis homosexuels puisque leur
cher et tendre ne craint rien de ma part quand bien même je serai un
canon, j'ai pas la bonne config.,tout simplement).
(1) Dans la mesure où je n'ai connu que des relations amoureuses lointaines ou respectueuses et libres, et où ma vie amoureuse a commencé bien avant l'actuelle hypercommunicabilité, ça me paraissait un peu étrange et qu'on m'accorde tant d'importance et que chacun d'un couple à ce point rende des comptes à l'autre sur chacune de ses heures. On n'est pas le parent de son conjoint que diable.
Plus tard j'ai capté que c'était la norme même au XXIème siècle commençant.
(2) Si j'avais parfois vaguement (et encore) la conscience d'une transgression, elle était là : j'avais sans le savoir entamé un parcours de transfuge social et effectivement les amis que je voyais dans ces circonstances-là étaient souvent issus de tout autres milieux que les miens (le mien d'origine (banlieue, à peine plus qu'ouvrier) puis le mien d'étudiant (élève ingénieur) puis le mien de mon gagne-pain (banquiers et ingénieurs)). Les affinités électives étaient si fortes que pour moi ça allait de soi. Je n'ai compris qu'après ma participation au comité de soutien à Florence Aubenas et Hussein Hanoun à quel point c'était "en dehors des clous" dans une société qui, sous des apparences de circulation facile, fonctionne presque par castes, avec plafonds et frontières de verre hautement sécurisés.
Heureusement que l'internet fissure un peu enfin tous ces cloisonnements-là.
(3) Puisqu'il s'est comporté pendant deux ans comme qui ferait la cour et de façon très belle, assidue et douce à une femme qui plairait, avant de prévenir soudain mais trop tard qu'il me fallait être prudente, que notre relation n'était absolument pas amoureuse. Exactement comme s'il avait fait entre temps une rencontre, celle-ci tout de suite sexualisée.
(4) Plus la réaction, très adorable et touchante, d'un certain Graham lately. Do not worry, man, there was no ambiguity. And thank you for the drink ;-).