Parmi les documents que j'ai pu récupérer, grâce au père de mes enfants qui s'est dévoué pour aller rechercher mes affaires personnelles dans des locaux (1) où je ne me sentais plus de remettre les pieds, figuraient quelques messages personnels que j'avais conservés. À la fin des années 90 nous avions en effet été dotés d'une messagerie, qui peu à peu d'interne était devenue externe aussi - merci les commerciaux qui en avaient besoin pour communiquer avec leurs clients -. Je l'utilisais fort peu à titre personnel, y compris du temps où l'internet de la maison était fort rationné (10h par mois la première option wanadoo), et presque uniquement pour des raisons pratiques, par ex. un rendez-vous de "sortie d'usine" prévu le soir-même, impossible d'y répondre plus tard que durant la journée.
Parfois cependant, saisie d'un sentiment d'urgence, je passais outre ma méfiance de la surveillance dont nous faisions l'objet, profitais de la tolérance qui nous était accordée - avec bienveillance pour l'époque ne concernant pas la hiérarchique finale et sa folle psycho-rigidité - et glissais, généralement pendant des temps morts de transferts de bases de données, un mot personnel à quelqu'un qui comptait.
J'avais du mal à attendre pour partager les bonnes nouvelles.
De même que mes journaux "intimes" de jeunesse le sont assez peu car je devais me méfier d'espionnes éventuelles, ces mails passés du bureau ont souvent un style presque froid, une façon atonale qui ne me ressemblait pas. Je crois que j'espérais que mes interlocuteurs étaient assez intelligents pour percevoir que j'écrivais sous contrôle éventuel et que mes pensées vers eux étaient beaucoup plus chaleureuses. C'était particulièrement vrai pour mes "mauvaises fréquentations", ami(e)s du monde des livres. Prudence qui fut renforcée par des lois que le 9/11 permis d'ailleurs de passer : travaillant dans une banque, j'eusse pu perdre mon emploi du simple fait d'avoir participé auprès de Fred Vargas à quelques manifestations de soutien à Cesare Battisti, considéré comme terroriste et non plus réfugié politique.
Toujours est-il qu'au matin du 11 septembre 2011, rendue heureuse par une jolie conversation de ligne 13, j'avais écrit à celle que je considérais comme mon âme sœur, le message suivant, au ton rétrospectivement si curieusement distant :
objet : Ligne 13
Bonjour [son prénom],
Je viens sur ma ligne 13 de discuter le bout de gras avec une dame qui lisait [titre d'un des livres publiées par l'amie] ! Elle est bibliothécaire et le lisait pour préparer une lecture pour des enfants de CM1.
Elle se posait des questions sur le niveau de langage / enfants de cet âge donc je lui ai dit que pour mes enfants à moi il n'y avait vraiment eu aucun problème, et que le petit voulait que nous ayons des lampes à méduses pour la maison !
Si parmi toutes les personnes qui nous entouraient, il n'y en a pas au moins une ou deux qui se sont dit qu'elles allaient essayer de trouver ce livre pour elles et leurs enfants, c'est à désespérer !
A bientôt
Gilda
Je n'ai hélas pas trouvé trace de sa réponse : soit que la suite épouvantincroyable de la journée l'ait empêchée d'en émettre une, soit que puisqu'au travail les imprimantes étaient partagées je n'avais pas osé l'imprimer de peur qu'un collègue ne tombe sur son identité - mon propre message ne mentionnant que son prénom et le titre d'un livre jeunesse n'était guère compromettant et son adresse était discrète (un pseudo) alors que ses réponses dans la messagerie telle qu'on l'avait, affichait le nom et prénom en entier ; nous devions en effet déclarer nos expéditeurs extérieurs habituels si l'on souhaitait que leurs mails ne soient pas filtrés -.
Au feutre bleu et de l'écriture de vieille instit que j'utilise pour les documents destinés à être lus par d'autres, ce qui est curieux, j'avais rajouté, sans doute le soir même, en plein d'être pertubée "La journée avait si bien commencée ..." (sic)
(1) J'ai quitté mon emploi précédent très brutalement après que ma hiérarchie avait fait une crise suffisamment violente pour que je comprenne qu'à travailler sous les ordres d'une telle personne je me mettais en danger. Heureusement il s'agissait d'une grande entreprise dont la DRH restait fort correcte dans le traitement des cas particulier. J'ai donc pu partir dans de bonnes conditions. Mais il m'a fallu du temps pour refaire surface d'avoir été capable de me laisser enfermer dans une situation d'humiliation : comment avais-je pu me laisser faire d'être si mal traitée par quelqu'un de peu d'envergure et qui ne m'était rien qu'une hiérarchie imposée ?