Breveter le bonheur (ou pas)
"Il n'y a pas de copyright du malheur" (Florence Aubenas).
C'était jeudi soir dernier. Après ma journée de salariée, j'attendais dans un café une amie et l'heure d'un ciné. Dans mon sac "A l'abri de rien" d'Olivier Adam que je bouillais d'impatience d'ouvrir afin de m'y laisser embarquer. Il n'était donc pas question que je le fasse durant un simple interstice. Sur la table près de ma tasse (il faisait froid, je buvais chaud), Libé et Le Monde, acheté ce jour-là pour son supplément livres. J'ai pris Le Monde en premier. Et suis tombée sur un article qui m'a bien attristée :
Ça tombe que j'ai déjà croisé Camille Laurens qui était invitée il y a deux ou trois ans à parler de son travail à la bibliothèque de là où j'habite. Elle avait évoqué combien le deuil d'un bébé mort par suite de négligences médicales au moment de l'accouchement avait bouleversé et sa vie et son écriture, de pure fiction avant, de travail au plus près de soi ensuite ; le procès qui lui avait été intenté après publication de son livre "Philippe" par la clinique où avait eu lieu le drame, et qu'elle avait perdu : elle mentionnait dans une première version de l'ouvrage le nom réel de l'établissement et même si l'erreur médicale avait été par ailleurs dûment attestée il s'agissait d'un cas de diffamation.
Je me souviens très bien de ce qu'elle nous a confié sur la blessure supplémentaire que représentait le fait de n'avoir pas légalement le droit de dire la vérité.
Alors qu'un livre traitant du même sujet écrit par une autre femme dans un style peut-être voisin (1), lui ait fait mal à lire, j'imagine sans peine. Et je comprends.
Pour autant, son accusation de "plagiat psychique" m'effraye comme probablement toute personne qui écrit (ou tente d'écrire) des fictions. Et j'ai trouvé effarant que dans l'article, les arguments présentés comme ceux de Marie Darrieussecq pour sa défense soient de l'ordre de Je n'ai peut-être pas subi directement un tel deuil mais mes parents si.
J'ai donc le droit d'en parler aussi.
Le remue-ménage médiatique qui depuis semble s'être installé du moins dans la part de bruissage de ceux qui s'intéressent aux livres, puisque par ailleurs la presse française dans son ensemble ne sait plus parler on dirait que d'un seul sujet (2), ne porte que sur ce point, comme si le cas de plagiat "psychique" devait s'évaluer à l'aune de la validité d'un deuil par rapport à un autre.
Où va-t-on ? Est-ce que cela doit signifier qu'il faut avoir vécu personnellement un certain type d'événement pour avoir l'autorisation d'écrire une fiction à son sujet ?
Que je sache Agatha Christie n'a tué personne avant d'écrire "Le meurtre de Roger Ackroyd". C'est probablement mieux ainsi. Elle aurait probablement eu quelques sérieux ennuis.
Et le bonheur ? Faudrait-il pour en parler avoir eu la chance dans sa vie de l'éprouver ? Serait-il lui aussi susceptible d'être breveté ?
Décontenancée, j'ai alors reposé Le Monde et saisi Libé. Un article de Philippe Lançon y parlait du livre de François Bégaudeau, "Fin de l'histoire" qui se base sur la conférence de presse qu'avait donnée Florence Aubenas le mardi 14 juin 2005.
J'y ai trouvé exactement les mots qui me manquaient pour exprimer ce désarroi que j'éprouvais face à une dictature du vécu qui nous imposerait nos sujets. Car Florence Aubenas, consultée par François Bégaudeau, lui avait accordé un blanc-seing d'emblée et y était citée.
"Il n'y a pas de copyright du malheur, de larmes autorisées et d'autres qui ne le seraient pas, de comité de lecture qui viendrait remplacer les comités de soutien."
Rassurée, j'ai pu apprécier le film et passer la nuit "A l'abri de rien".
L'article de Florence Aubenas dans le Nouvel Observateur et dont ces mots sont extraits est pour l'instant lisible là.
Sur ce sujet un billet complet d'Hubert Artus sur Rue89 :
Bégaudeau et le pied de nez de Florence Aubenas à l'Histoire
que je me sens d'ailleurs un peu obligée de paraphraser pour la conclusion du mien :
Je précise donc par souci de transparence que j'ai moi-même fait partie du comité de soutien à Florence Aubenas et Hussein Hanoun. En revanche si je suis une de ses lectrices assidues, je ne la connais pas personnellement, nous ne nous sommes croisées que de loin lors de moments festifs qui ont suivi sa libération, le 1er mai 2006 mais de façon anonyme au salon du livre d'Arras et à Beaubourg en janvier (mais ce jour-là ce n'est pas à elle que j'avais parlé). Il ne s'agit donc pas d'un billet de blog de complaisance.
Je ne pense pas que je lirai "Tom est mort" du moins pas dans l'immédiat, tout simplement parce que je déteste dans mes lectures être gênée par ce que Pierre Assouline appelle fort justement "le bruit du livre" ; ni non plus le livre de François Bégaudeau, mais cette fois-ci pour une raison intime. La conférence de presse du mardi 14 juin 2005 est un moment qui m'a marquée à tout jamais, je l'ai ressentie trop fort, j'en étais trop près, j'ai trop morflé dans les mois après, et je ne serai pas capable de lire quoi que ce soit de long et fouillé à ce sujet sans éprouver une secouante nausée, quelle que soit la qualité du texte ou son absence.
(1) j'avais lu à l'époque pour partie "Philippe", je n'ai pas lu le roman de Marie Darrieusecq je ne peux donc pas en juger. Et quand bien même, je n'ai pas autorité pour me prononcer ou alors il faudrait que des phrases d'un des ouvrages se retrouvent dans l'autre intégralement copiées.
(2) article du chat-bus de Satsuki
[photo : Marie Darrieussecq 1er mai 2007 - photo personnelle -]
complément au 29/08/07 vers 18 h 30 :
un article de livre Hebdo au sujet de la controverse entre Camille Laurens et Marie Darrieussecq
Tu as raison à 100 % quand tu dis "Où va-t-on ? Est-ce que cela doit signifier qu'il faut avoir vécu personnellement un certain type d'événement pour avoir l'autorisation d'écrire une fiction à son sujet ?"
Ce qui se passe actuellement (on peut penser aussi au cas du livre de Mazarine Pingeot, quelles que soient ses qualités, je ne l'ai pas lu) nous interroge sur les rapports de la fiction et du réel, ce dernier semble vouloir avoir le monopole sur ce qui peut, ou non, être écrit. On voit bien tous les prolongements au niveau juridique - sur ce qu'on a ou non le droit d'écrire - mais moins clairement ce que cela signifie au niveau strictement de l'écriture.
Rédigé par: fuligineuse | 28 août 2007 at 08:03
Gilda, je trouve tout cela absolument passionnant. Je te remercie d'attirer mon attention sur ces livres, dont autrement, je n'entendrais jamais parler, vu que je ne suis pas sur place, ni des polémiques, qui au-delà des personnes en cause, m'interpellent vraiment sur l'acte d'écrire et celui de parler de sa souffrance.
(ps : tous les liens dans ton billet ne fonctionnent pas apparemment).
Rédigé par: Otir | 28 août 2007 at 18:55
Merci Fulie, en fait je crois que j'ai tant à dire que je vais consacrer au sujet (la fiction quand elle est si proche de la réalité, les personn(ag)es et les faits) un nouveau billet dés que je le pourrai.
Merci Otir et aussi de me le signaler pour les liens. Dans l'immédiat, je dois préparer le dîner, mais ensuite je les vérifierai. Cela dit certains vers des articles sur des sites de journaux peuvent avoir une durée de vie limitée.
Rédigé par: gilda | 28 août 2007 at 19:31