Il est en est ainsi des oeuvres de narration : un travail créatif réussi est celui où chacun de nous s'y retrouve, à des degrés divers d'identification, et se sent soudain totalement concerné par une vie ou plusieurs, quand bien même elles semblent au premier degré si éloignées des nôtres (voire : d'autant plus que).
C'est ce que réussi cet "Homme accidentel". Passé quelques pages où l'évocation d'une pseudo-vie de flic des beaux quartiers californiens m'a paru fade (1) eût égard à ce qu'écrivent aux écrans les vrais d'en France (2) que je connais, je me suis retrouvée dans la peau de ce narrateur que l'amour a foudroyé ; au point de me dire Philippe, vous êtes trop fort, non seulement vous me sauvez la vie, mais ensuite vous la racontez en beauté sans que je ne vous en ai rien avoué.
Bien sûr, certes, un peu (!) transposé et puis dans la mienne il n'y avait aucun cadavre à la clef, étant donné que grâce à vous le mien ne s'est pas (encore) concrétisé, et puis votre je narratif est un homme à L.A. quand je suis une femme à Paris et que je ne suis pas flic mais employée de banque. Quant à Jack ...
En attendant ça l'a fait et j'ai avalé et le livre et cette passion d'un trait. En savourant comme dab de bons lots d'expressions justes, de phrases précises et qui tapent en plein dans le mille sans mots inutiles dés qu'il s'agit d'exprimer des sentiments subtils et des instants inéluctables.
Je pense qu'inévitablement les intérêts se tourneront sur LA scène d'amour explicite comme on dirait là-bas, et qui est remarquable de "à la bonne distance", d'éviter les écueils du genre, du faux-pudique au trop cru (3). (Lecteur libidinisant débarqué par ici en tapant "scène de sexe explicite" sur un moteur de recherche, c'est page 124 - 125 si tu veux gagner du temps, mais d'abord achète le livre).
Pour ma part j'ai été plus que tout sensible à l'évocation du dîner au cours duquel sans qu'il ne se passe rien Laura, l'épouse, comprend, adoré un chapitre qui de prime abord n'a l'air de rien mais est de toute beauté (page 197 et par après) où il est question du monde comme il va (ou pas) quand on est amoureux à mort et qu'il nous semble diffracté malgré l'attention qu'on voudrait lui porter et combien soudain il se résume.
Il y a ses passages sur le manque de l'autre et qui disent tous si bien cette souffrance si particulière, jointe à l'impossibilité de remplacer l'élu(e).
Les personnages dit secondaires ont une belle présence, tant le collègue discret et droit que la mère intelligente, silencieuse et attentive (comme j'aimerais lui ressembler - mais sans partager son difficile destin, en tout cas pas davantage que n'est déjà le mien -) et qu'aussi le macchabé dont au départ on pense qu'on ne saura rien, avant qu'au détour d'une confession il ne prenne une épaisseur. Les parents de ce dernier sont des figurants parfaits.
Un seul regret : ce livre se lit trop vite. C'est sans doute sa cohérence : il conte une relation qui fut intense et brève.
Je m'étais un soir présomptueux (4) permis d'écrire ceci :
Philippe Besson écrit pour réconforter les gens comme moi, mais je ne suis plus tout à fait comme les gens comme moi, alors je trouve le travail trop propre, trop lissé, trop bien rangé. Malgré tout j'y prends plaisir, cependant j'aimerais le même en plus échevelé.
Non content de m'avoir un jour mauvais tirée d'affaire (5), serait-il en voie d'exaucer mes voeux ?
"Un homme accidentel" de Philippe Besson
(ed. Julliard, 19 euros)
(1) En même temps c'est ce que l'auteur cherche à montrer : la vie si calme et insignifiante de son narrateur "avant que". Y serait-il trop bien parvenu ?
(2) par ordre d'apparition dans mes liens internautiques sinon dans ma vie
Bénédicte Desforges, Nichevo, Thomas.
et OK OK le niveau d'exigence en terme de relecture et de travail des mots n'est pas le même pour écran et pour papier, mais n'empêche.
(3) et que ça m'aurait rudement aidé d'avoir pu lire AVANT d'être confrontée pour le personnage de Michel Jouffreau qu'à l'Hôtel des blogueurs Kozlika m'avait offert, au même type de séquence.
(4) J'avoue, ça m'arrive.
(5) alors que c'était l'occasion ou jamais d'être enfin débarrassé d'une lectrice bien casse-pieds (qui trouve la soeur de Rimbaud trop gentille, n'aime pas les happy ending, ni que la fiction se saisisse sans filtrer d'une réalité récente)
PS personnel : Et merci pour l'évocation de Big Sur qui se trouve être l'un de mes rares (et beaux) souvenir de voyage. Tant de batailles et tant d'années, je l'avais oublié.
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