La période des vacances (1) est propice aux rêves : les lits de la petite maison qu'on nous prête pour dépanner, trop vieux, sont défoncés. J'y échange donc mon bon sommeil d'enclume d'où ne survivent que les purs cauchemars qui réveillent en sursaut et le dernier rêve du matin, juste avant la première pensée du jour, contre un endormissement léger, sujet au vent sur le toit, à la pluie qui y tombe, aux digestions laborieuses de trop bons repas.
Chaque songe ou presque y dépose sa marque. Je n'ai eu ni le coeur ni le courage de les transcrire. Peut-être aussi que je crains d'outrepasser la limite ténue entre ce qui s'exprime et ce qui se regrettera, alors qu'entre temps je me permets sauvagement de dispenser aux autres, y compris aux anges, des conseils de prudence et modération.
En revanche, et comme je m'y étais partiellement engagée vis-à-vis de la première personne auprès de laquelle une cure de causette pour deuil impossible m'avait été prescrite, il convient que je note au moins une synthèse de ceux qui me sont restés.
Le gros du lot ne varie pas : mon subconscient se bat toujours contre l'explication manquante, la cohérence impossible d'une absence qui me reste inconcevable, dépasse mon entendement. Même si je comptais moins pour toi que toi pour moi, tu as quand même envoyé périr une âme soeur ; on n'en trouve pas tous les jours, c'est un gros risque de solitude pour les temps ultérieurs.
Donc encore et toujours ces rêves où l'on se voit ou bien où je rencontre un de tes tout proches et qui me disent "Mais comment, tu ne savais pas, elle a ..." et je me réveille en sursaut et parfois en sueurs à l'instant où j'allais entendre le propos qui me délivrerait.
S'en détachent cette saison, et je sais bien un peu pourquoi, un lot important de rêves concernant Ariane. C'est bien elle qui m'a remplacée, n'est-ce pas ?
La plupart ont lieu à Montreuil, quelques-uns à Saint-Malo. Ceux de Montreuil finissent presque toujours dans sa cuisine qui est grande pour une d'Ile de France, et accueillante et chaleureuse. On s'y sent bien (tout comme chez toi).
Dans certains elle sait qui je suis. Tu lui as parlé de moi.
Dans la plupart, non, pas. Je préfère ça.
Dans une partie du premier groupe, elle est en colère contre moi parce que je t'ai fait du mal (mais elle n'est jamais la personne qui t'aurait conseillé de mettre de l'étanchéité dans tes rapports aux autres, et encore moins avec moi en particulier ; elle ne serait donc pas celle ou celui à qui tu obéirais à contre-coeur mais aveuglément quand tu dis non pour qu'on se revoie mais que tes yeux trahissent un oui). J'affronte sa colère les larmes aux yeux en suppliant qu'elle me dise pourquoi, parce que moi, je ne sais pas.
Elle résiste en se montrant sceptique quant à mon ignorance tellement c'est gros et qu'elle lui paraît impossible (Bon sang mais qu'ai-je fait ?) ou bien en disant à juste titre que si tu ne m'as rien dit ce n'est pas à elle de le faire.
Je parviens toujours à la convaincre. Elle a du coeur et de l'intuition et comprends que je suis dans un sale état.
Dans un rêve, un seul, celui qui m'avait offert je crois une part de compréhension de ce qui s'est joué là, elle ignore au départ qui je suis, puis peu à peu comprend que j'ai payé pour sa présence privilégiée et ne saisit pas bien chez toi le besoin d'exclusivité. Je me réveille alors brutalement en me disant que je suis en train de faire du mal à tout le monde, que je suis vraiment de trop et que ce n'est pas parce que j'aurais été la source d'un accroc entre vous que je te retrouverai.
Dans un autre seul rêve, et alors que je ne fais que raconter ce qui m'est arrivée, en précisant bien que je pense y être pour bonne part à cause de l'enfant malade, d'avoir trop parlé de ce sujet et réactivé ta souffrance, elle se met à craindre, même si chez elle tous vont bien, d'être "next on the list" et que pour elle aussi ensuite brutalement tu disparaisses. Ce rêve finit en "monde à l'envers" : c'est moi qui la console de ce danger (potentiel) qui la bouleverse. Sa vulnérabilité me surprend, je la croyais du genre très forte et sans concession, capable de se dire, Elle ne me veut plus, tant pis pour elle. Alors qu'en fait elle s'avère comme moi, fragile affectivement parce qu'entière et sincère dans ses attachements (au fond ça ne m'étonne pas). Dans ce rêve-là elle ne met pas en doute un seul instant mes paroles (ce qui est un peu normal, la sincérité et la détresse, quand même, ça se voit et je ne suis pas une actrice qui joue un rôle). Mais aussi j'y suis sûre de moi parce que j'ai quelque part sur l'internet en zone protégée l'enregistrement de nos messages et que je me dis que si elle est sceptique je n'ai qu'à lui confier un identifiant et un mot de passe.
Depuis, je me demande si je ne ferai pas bien d'écouter ce "conseil" que le rêve me donnait. Ne serait-ce que pour qu'à ma mort mes enfants puissent savoir ce qui s'étaient passé et que ni la maladie d'Adeline ni le désamour soudain déclaré de leur père pour moi (et ensuite rectifié ou atténué par d'autres déclarations, sauf qu'en moi le mal était fait - confiance brisée - ), n'étaient des cause seules suffisantes à mon effondrement, mais bien qu'un chagrin de grande amitié était venu m'achever. Après tout peut-être que ça doit avoir un sens si à l'issue de cette panne d'ordinateur en novembre - décembre 2006, j'ai récupéré tout, même ce que je n'avais pas gardé tant ces mots étaient le courant de quelque chose de simple, normal, évident.
Je ne sais pas (mais depuis je conserve les messages des gens que j'aime pour le jour où ils disparaîtront et ne pas risquer de perdre la raison en mettant tout en doute rétrospectivement).
Dans la plupart des songes, la rencontre a lieu autour d'un point commun (film au Méliès, soirée à Folies d'Encre), elle se passe fort bien. Nous avons toutes trois beaucoup en commun.
On se rend compte qu'on pourrait s'aimer. Seulement j'éprouve que taire serait tricher - même dans ceux où la rencontre se fait à son initiative, je ne veux pas déranger, c'est elle qui m'invite [un peu comme aux débuts avec toi, te souviens-tu m'avoir écrit "Gilda, tu n'encombres jamais" ?]-. Et pas une bonne idée. De toutes façons comme elle t'aime, et que nous causons de livres ou de cinéma, elle parle naturellement de toi. Et je suis incapable de cacher mon trouble, ni que je retiens des pleurs. Elle devine en partie, pose la bonne question. Et je dis.
Je parle d'Adeline aussi. Et que je porte la responsabilité d'avoir réactivé chez toi cette souffrance indicible de la mère d'enfant [gravement] malade en particulier au sujet de la communication devenue [presque] impossible.
Dans un des derniers rêves avant de quitter La Haye du Puits, elle était aussitôt bienveillante (en fait m'avait recueillie en voyant qu'à certains mots d'une lecture chez Jean-Marie (3) j'avais failli défaillir), et me promettait sinon d'intercéder du moins de mener l'enquête et de me redire après. Ce rêve m'a rassurée une entière matinée ... et prouvé que je n'étais en rien guérie de toi, quelque chose au fond de moi ne lâche pas.
Est-ce que je mourrais si "ça" renonçait ?
Parfois, celui de tes proches que je rencontre ou vois est ton François, qui souvent se confie parce que quelque chose ne va pas et qu'il a lui aussi un besoin de comprendre. Un des rêves le concernant était très différent. J'étais sur un tournage (mais en qualité de quoi ?) et il m'expliquait longuement et avec grande patience des éléments techniques. Le rêve était long et tout de travail. J'étais heureuse et concentrée. Tout se passait comme s'il s'agissait d'un rêve d'avant, je veux dire avant ta désaffection et ce travail ensemble me rappelait précisément nos moments conjoints au comité.
Puis vient la fin d'une longue journée et tu viens le chercher (peut-être que vous êtes pressés, attendus pour un dîner ?), et tout se passe le plus naturellement du monde, comme si tu ne m'avais jamais bannie de ta vie ni abandonnée. Et pour moi aussi tout est évident.
Ce n'est qu'à l'instant où apparaît un indice de "rêve d'après" : tu enfourches son scooter que tu me dis en souriant toute entière,
- Je suis heureuse de t'avoir retrouvée, Gilda.
Le bonheur éprouvé, absolu, me réveille. Ma première pensée hors du rêve mais avant la conscience est pour me dire "Tu parles, c'est parce que pour le film vous avez besoin de moi", puis je me réveille vraiment mais avec la vision persistante et précise de ton sourire d'à ce moment-là et qui ne me laisse aucun doute sur des mots de coeur. Ce matin-là, sur l'élan, pendant quelques heures je m'étais sentie intacte, au normal de moi et avec mon intégrité (2) d'avant. Le sentiment d'amputation n'a pas tardé a reprendre sa place. Elle devient habituelle d'une façon qui m'effraie.
(1) brèves, en Normandie
(2) comme on dit de l'intégrité d'une base de donnée ou d'un système informatique.
(3) Ozanne, à Folies d'Encre, donc. Ces rêves-là que je fais comme dans l'espoir d'enfin savoir ce qui s'est passé sont toujours très concrets, les lieux et les gens tels qu'en eux-mêmes, les situations plausibles le plus souvent (ou pas moins pas que ma vie même).
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