Nous avons donc pris madame B. et moi l'habitude de nous retrouver, un vendredi sur deux à l'heure du thé dans l'un des cafés cossus et discrets qui voisinent l'Institut Italien pour la Culture. Elle sélectionne un vin blanc, je m'y régale d'une bière et parfois l'une comme l'autre d'un thé.
Je joue sans doute auprès d'elle le rôle qu'auprès de toi j'avais : quelqu'un de totalement extérieur et qui professionnellement subit un tout autre monde mais qui tient la route dés lors qu'il s'agit d'évoquer vos métiers. Ce qui à la fois autorise quelques confidences et de ne pas lasser en parlant de ce qui passionne.
Elle m'encourage aussi sur "Café vanille brasse papillon" que je persiste à trouver nul et qu'elle me pousse à retravailler, pas à pas, conseillante sans diriger, parfaite dans le coeur bon de sa profession.
Il est difficile de dire avec des mots ce que le rêve prend aisément en cours de route avec tout pré-requis en place : cela doit faire un long moment que nous vivons ainsi car nous sommes comme de vieilles et coutumières amies. Mais il se contente de débuter lors d'une fois parmi d'autre.
Un jour à thé.
Son téléfonino sonne, elle consulte l'écran, me sourit pour s'excuser, c'est quelqu'un qu'il faut prendre et ne pas négliger même pour une fois unique, "C'est Jérôme" articule-t-elle sans sonaliser, et moi en retour signe de lui transmettre un bonjour, un bon week-end, en même temps que je sens un malaise me gagner : celui de la mauvaise nouvelle qui arrive au galop et que j'entends souvent avant qu'elle ne soit seulement prononcée.
Sous son maquillage discret, madame B. a pâli. Prononce quelques mots d'une voix blanche, racroche et me souffle :
- C'est &é&&èç(, il faut y aller.
Je la suis, ça ne se discute pas, elle nous sait amies (mais sait-elle le bannissement dont tu m'as gratifiée ?). Et puis j'ai la trouille, celle toute blanche comme devant la mort.
- Aux urgences à La Pitié, complète-t-elle alors que je la pousse dans le métro, on y sera plus vite, voilà un ticket.
Je me tais. Il y a des temps comme ça où tout s'accélère, il faut être présents et ne pas parler.
Le souffle court, plus tard, elle ajoute :
- On ne sait pas bien ce qui s'est passé.
Son téléphone vibre, elle ne décroche pas. Comme si le faire ralentirait l'avance du transport.
L'hôpital est la Pitié mais en même temps pas : un mixte entre Saint Vincent de Paul et Saint Antoine, là où ma fille fut et est soignée et suivie. Alors que nous arrivons presque en courant, nous distinguons Mathieu (1) qui sort souple mais soucieux, trop loin pour qu'on puisse le héler. Monte dans une (sa ?) voiture et démarre en trombe. Du coup nous courrons presque, sa présence dénote la plus grande urgence, et s'il s'en va c'est peut-être que nous arrivons trop tard.
Dans le hall d'entrée nous croisons Elie, pâle et l'air grave, toute enfance envolée. Il est accompagné d'un soignant, on dirait un prisonnier qu'on emmène, il est clair qu'il ne peut parler. Pourtant il nous reconnait, nous salue, et prononce "Chambre trois cent vingt" avant de disparaître au coin d'un couloir.
Chambre 320. La porte est entrouverte, une infirmière sort qui nous fait signe d'entrer. Elle ne dit pas on vous attendait, mais on le lit dans son geste, son regard de bienvenue.
Tu est toute branchée sauf la main gauche, livide mais consciente, et te tournes vers nous :
- Oh è(&"(é&ç(é&(, dis-tu d'un souffle en voyant madame B. qui me précède sur la droite vers là où tu es. Merci.
Puis tu me vois et je n'ai pas même le temps de craindre le pire que tu me souris des yeux à la bouche et ta main libre se tend vers moi, viens, viens près de moi.
Et le soulagement immense que nous nous soyons retrouvées avant notre mort (2) se cogne à la peur que tu ne t'en sortes pas, suicide, accident, nous n'en savons rien. Cette bousculade est la cause du réveil, en nage, le coeur étreint, équipée d'une furieuse envie de te téléphoner afin de me rassurer (et c'est là que tu décroches et moi paniquée, Euh euh euh ... ben ... euh Joyeux Noël (3)).
La dernière image du rêve est que je me rends compte alors que je vais m'approcher, que madame B. et moi nous donnions la main, et la certitude que nous l'avions fait sans nous en rendre compte après avoir croisé en arrivant ton fils cadet.
(1) Amalric
(2) C'est quelque chose qui me tracasse éveillée de la même façon que dans ces oeuvres de science fiction où l'un des héros voyageant dans le temps se retrouve dans un passé proche et sait qu'il doit faire que telle ou telle chose ait lieu (ou au contraire : l'éviter) afin de différer par exemple la fin du monde.
(3) Difficile à quelqu'un qui se condamne au silence et dont on respecte depuis longtemps le besoin de retrait, d'expliquer pour un premier appel depuis trois éternités : - En fait je te téléphone car j'ai rêvé que tu agonisais à l'Hôpital de la Pitié, mais en fait tu vois il était un peu comme Saint-Antoine, et certains extérieurs ceux de Saint-Vincent de Paul. Mais peut-être tu allais t'en sortir, hein, ne panique pas.
Quelque chose me dit que ça donnerait juste envie de poursuivre dans la voie du silence et de l'effacement.
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