C'est un rêve de second réveil, les pires, et qui vous collent à la peau de la nouvelle journée, j'écris pour tenter - en vain inutile de s'illusionner - de m'en débarrasser.
Rarement une origine de rêve aura été si facile à tracer, je viens de parcourir les infos sur le net : en fait le radio réveil a dû se déclencher sur l'annonce de l'arrestation de trois terroristes présumés d'un groupe de séparatistes basques. Mon cerveau a choppé l'info et comme je n'étais pas parvenue, pauvre de moi, à me réveiller, m'en a fait cauchemarder.
Ils m'ont cueillie à la sortie du bureau, déjà affaiblie, donc par une épuisante journée passée une fois de plus à m'empêcher d'écrire et une soirée potentielle à regretter de n'avoir plus la force de le faire.
Des types en civil, une voiture noire comme en Argentine du temps des colonnels, impossible de leur échapper, ni non plus d'imaginer ce qu'ils peuvent bien me vouloir. Je me dis que je vais peut-être enfin pouvoir mourrir et que la souffrance cesse de cette vie dans un monde qui pour moi depuis 18 mois n'a plus aucun sens. Je me dis aussi que je risque de passer un sale quart d'heure avant. Mon corps déjà si douloureux au naturel a les pétoches, mon esprit non.
Il s'agit en fait d'une garde à vue et d'un interrogatoire tout ce qu'il y a de plus officiel, je ne comprends toujours pas pourquoi. On me cuisine en allusif, sur le mode menaçant. Il y a le compréhensif de service à qui j'essaie de faire comprendre que je n'y comprends rien et qui fait semblant de comprendre que c'est normal que je ne comprenne pas (tout) mais que quand même ce serait bien que je leur en dise un peu.
- Mais à quel sujet ? Mais sur quoi ?
Ils tentent de m'orienter à parler sur les gens que je connais. Je me dis je suis peut-être là pour avoir soutenu Battisti, mais bon pourquoi n'aurais-je pas le droit de croire que la France a mal agi en revenant sur sa parole d'Etat (et qu'en plus vu les conditions des procés basés sur les aveux des pentiti, on pourrait lui laisser le bénéfice du doute) ?
La nuit avance, j'ai faim mais je m'en fous, je suis épuisée mais c'est mon état habituel, j'ai froid et j'en souffre, et besoin d'aller aux toilettes et ils font durer. Je vais me pisser dessus on sera bien avancé.
Je pense aussi vaguement qu'ils s'inquiéteront chez moi, et que si ça pouvait faire réfléchir mon mari sur le mal qu'il m'a fait et qui aurait pu me conduire au suicide, ça serait pas si mal. Sauf que mon fiston risque d'être malade d'angoisse de ne pas voir sa maman rentrer. Je lui ai toujours dit où j'allais chaque fois que je sortais. Il est le seul humain en qui j'ai encore confiance, de façon modérée.
Je me hasarde à demander à téléphoner. On me dit demain matin. Je balance des noms de banquiers, de quelques personnes qui m'ont fait au fil des ans du mal, après tout puisqu'on m'en demande. Mais ce n'est pas ça qu'ils cherchent. Alors qui et quoi.
A trois heures du matin et après qu'on m'ait enfin permis d'aller me soulager, un neurone défaillant se connecte à la rubrique "reproches durs ou rejet qu'on me fait sans que j'y comprenne rien". Et c'est ton nom qui vient. Immédiatement le questionneur du moment fait un signe et comme par hasard un autre type genre chef du premier et que j'avais entrevu à l'arrivée se radine. Je me demande de quel côté était la glace sans teint. Ils me posent sur toi des questions bizarres, auxquelles pour la plupart je ne peux pas répondre même si je voulais, pour le reste je tente d'en dire le moins possible, et suis de toutes façons épuisée et confuse, submergée par le chagrin, cette digue de sable que j'ai érigée au quotidien tant pour donner le change que pour éviter de te nuire ne peut tenir face aux effets induits de leur présence de plus en plus menaçante, mon incompréhension, je parle, je parle de ma peine. Ils en traduisent sans doute que tu as failli tuer quelqu'un.
Ce qui n'est pas totalement faux.
Au matin on me laisse dans une cellule, je m'y endors comme une enclume.
C'est l'après-midi mais je n'en sais rien quand on vient me chercher et qu'on me rend mes objets personnels, mes affaires de salariée et ma liberté.
Je suis éblouie par le soleil, et manque de perdre connaissance. Je comprends que je suis devant la santé. On m'a signifié une histoire de résidence, de se tenir à disposition de, de ne pas partir sans avertir, mais la seule idée qui dans mon malheur émerge est celle d'une opportunité formidable d'enfin échapper à cette vie qui m'emprisonnait. Il me faut néanmoins repasser chez moi prendre ordinateur, appareil photo, moyens de paiement possibles et passeport plus un change de vêtements et un blouson chaud (dieu seul sait où j'irai). J'ai des bleus aux bras et les côtes endolories, je ne sais pas vraiment pourquoi.
Je me dirige vers un métro. On m'a rendu mon pass navigo. Dans le rêve j'en ai la vision précise, le pass dans ma main prêt à servir.
Près de l'entrée, comme souvent, un kiosque à journaux. "Le Monde". En première page, de la même taille que l'article qui annonçait le refus premier d'Ariane Mnouchkine face à une nomination méchamment annoncée, ce titre "Marie Desplechin arrêtée dans le cadre d'une enquête sur les séparatistes basques".
Confondant la conséquence d'avec la cause possible, puisqu'on ne m'avait rien dit, je crois alors enfin comprendre, pourquoi on était venu me chercher moi, simple grouillote informatique, me questionner si longuement, ne s'intéresser que quand j'avais prononcé ton nom. Tout s'éclaire soudain, en même temps que la personne en moi qui sait qu'elle rêve sait que c'est tout l'inverse, n'est pas dupe de la naïveté du personnage que je suis dans ce cauchemar. Ainsi donc tu m'aurais quittée pour me protéger. Ne pas m'impliquer. J'ai donc souffert pour une raison louable.
C'est hélas raté.
Je me dis que ça tombait bien de ne pas savoir où tu passais l'été, quoique j'aie pu dire, ça n'a pas pu aider plus pour te retrouver que ton adresse en ville. Je prends peur qu'ils s'acharnent sur chacun des noms de mon carnet d'adresses.
Je suis pour toi atterrée mais j'ai retrouvé enfin ma respiration, le monde a repris un sens. Tu as voulu me protéger. Il y a une logique. Tu as agi par amitié. Tout se comprend.
Je me retrouve aussitôt en position de réagir, la combattante en moi est revenue. Rentrer au plus vite, réactiver le comité, hop au boulot. Et tant pis si on me cherche des noises. J'ai retrouvé mon mur porteur, l'amitié, j'ai retrouvé la capacité d'aimer, un sens au monde, même globalement pourri, on luttera s'il faut lutter.
Pas un seul instant je ne t'imagine réellement impliquée, j'imagine simplement que tu auras une fois de plus choisi le mauvais amant.
J'arrive à la maison, l'appartement est désert. Il a été dévasté, fouillé de fond en comble, ce qui finalement ne lui donne pas un aspect si différent de celui qu'il a à l'ordinaire. Les livres sont simplement plus répandus, éparpillés. J'espère qu'ils n'en ont pas volés. Je pense à tes dédicaces auxquelles je tenais.
Mes deux ordinateurs ont disparu, ainsi que mon cher Olympus. J'ai un coup au coeur douloureux en le constatant. Jamais plus je ne pourrai prendre des photos comme avec lui. Je me précipite sur le palier comme si les voleurs étaient encore là que je pourrais poursuivre.
A cet instant la porte des voisins s'ouvre et mon fils, les yeux cernés mais avec un sourire immense apparaît, dans une main mon ordinateur d'usage, et en bandoulière l'appareil photo.
Il me fait signe, Ils ont pris le reste mais ça je l'ai sauvé. On s'embrasse, heureux et si soulagés, il tremble de peur rétrospective.
C'est alors qu'il me dit en montrant un journal que la voisine qui entre temps est venue du fond de son appartement tient dans ses mains :
- Mais pourquoi tu l'as dénoncée ?
Et alors le cauchemar qui en presque beau rêve s'était redressé se referme en cauchemar. Je me réveille en sursaut. Horrifiée. Glacée.
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