C'est un plateau télé, façon intérieur nuit mais l'enregistrement a lieu dans la journée. Le cadre et les acteurs en sont extrêmement précis alors que la vraie émission je ne l'ai vue que deux ou trois fois dont celle où tu en étais. Notre mémoire nous est bien supérieure.
Je n'en reviens toujours pas d'y avoir été invitée, alors que je désespère la maquilleuse par mon inhabitude à ce genre d'exercice, le maquillage je veux dire. Je n'ai pas le trac, rien, à cause sans doute de la surprise qui surpasse tout.
Et également que je suis en pleine période de relecture pour Marc de son prochain roman. Tellement reconnaissante qu'à nouveau il ait pensé à moi, et de la qualité de ce qu'il me propose : je n'y trouve rien d'autre à râler qu'après son romantisme.
Je m'y fais de moins en moins, nous sommes à deux ans d'aujourd'hui (03/10/06) et mon chagrin est toujours aussi fort, même si ma vie semble enfin par ailleurs ressembler à elle-même. Les livres y ont enfin pris leur place, au delà même de toutes espérances. D'où d'ailleurs cette invitation médiatique.
J'ai donc la tête dans l'oeuvre de Marc, quand je fais ce genre de travail je m'y investis plus encore que dans le propre mien, à peine lu les différents messages ou courrier concernant l'enregistrement, en particulier celui qui listait les autres participant(e)s. Ce n'est qu'en entendant ton nom mentionné par une assistante qui s'inquiète de ton absence alors que tous les autres sont arrivés, que je comprends que nos retrouvailles seront télévisées et qu'il est trop tard, bien trop tard pour l'éviter.
J'ai un vague espoir cependant que ce soit ce que précisément tu es en train de faire. En même temps si tel est le cas, qu'un sentiment vrillant de culpabilité, je ne veux pas qu'à cause de moi tu manques une des occasions toujours trop rares de parler de ton travail, en plus que par connaissances communes je l'ai obtenu avant sa sortie, lu, et qu'il est de haut vol.
"Vol de nuit" d'ailleurs, l'émission, c'est.
Patrick Poivre d'Arvor s'est installé et nous a fait placer autour de lui. Je suis du lot la seule débutante, je me redis Mais pourquoi moi ?, et aussi, Marc attend peut-être ma réponse sur sa réponse au sujet du chapitre 16, merde qu'est-ce que je fais là, et puis j'ai le coeur serré car ta chaise est toujours vide, un peu en face en diagonale. Je suis juste à droite du journaliste-animateur, ça a son rôle pour la suite.
Je capte ton arrivée, via les coulisses qui sont dans mon dos, bien avant que tu n'apparaisses, un peu essoufflée pas très raccord pour la toilette, ce qu'une assistante empressée se hâte de traiter, l'enregistrement va tout juste commencer, notre hôte a un jité ce soir, pas moyen de décaler, mais si belle. A couper le souffle.
J'avais oublié.
Ça me le fait.
Je devine PPD, en grand professionnel attentif, qui me glisse quelques paroles d'encouragement ou d'apaisement, face au trac que je n'éprouve pas, quand il s'agit de tout autre chose. Je suis incapable d'entendre ses mots.
Le malaise présente cependant un avantage : je suis tellement occupée à tenter de remettre en route la machine mécanique du corps que j'habite que ça m'épargne de croiser ou non ton regard. J'ai perçu le tien sur moi au moment où je cherchais comment diable déjà fait-on fonctionner ses poumons, et où se trouve le ventre puisque la respiration haute ma carcasse en fait grève.
Cette aptitude développée aux cours de chant classique me sauve la mise et peut-être la vie (depuis combien de temps étais-je en apnée ?), bon à présent l'ouïe.
Car je vois bien qu'autour de moi ils parlent. Mais le son est parti. Mon dieu mon tour va venir et je ne saurais même pas quelle question on me pose.
Par chance formidable, Jaenada, un vieux copain, fait partie des invités, et là c'est lui qui cause. Il me fait rire et je l'aime beaucoup. J'ai vraiment très fort envie de l'entendre, et qu'il me fasse marrer et que ça me secoure.
Et ça marche : le son me revient à son premier trait d'humour, l'assemblée rit de coeur poli, on est devant les caméras, et censés se tenir. Interviennent ensuite deux ou trois personnes dont je ne comprends rien des propos, trop occupée à ne pas perdre la fréquence, glacée d'effroi à l'idée qu'à nouveau mon corps égare sa carte son ou plutôt la débranche.
Ça semble stable. Je récupère de fait quelques neurones pour la réflexion et qui me font comprendre que le tour de table s'effectue dans l'ordre, tu aurais donc déjà parlé (ce dont je n'ai rien su, au pic de mon malaise), et je vais me retrouver avec le redoutable honneur de terminer les présentations.
Mais bon, comme deux minutes auparavant je m'occupais de mourir puis de l'éviter, ça me paraît désormais assez ludique en somme.
Ah tiens ça me fait penser qu'une des répliques de Bruno dans le chapitre 12 ||
Poivre (?) interrompt brutalement ma pensée en présentant mon livre et moi en quelques mots. Je suis terriblement impressionnée par le trop bien qu'il dit du premier. Et dans le fond ça m'embête car il est entendu depuis longtemps dans mon esprit qu'"Après" n'était qu'un travail issu du désespoir et auquel je ne pouvais couper, mais que le vrai du normal de moi ce sont les récits italiens que ma vie m'a contrainte hélas à mettre de côté, mais que j'ai pu récemment reprendre.
Je tiens à te faire honneur, alors je croise les jambes, me redresse un peu, m'efforce de sourire même si je ne sais plus trop et c'est parti.
Je pense m'en tirer à peu de frais, comme semble-t-il ceux qui m'ont précédée, mais en fait non, l'animateur décide que mon temps de parole c'est en entier maintenant, sans doute une stratégie très réfléchie de protection des débutants, leur faire tout dire d'un coup, dans la foulée du trac vaincu, puis les laisser s'en remettre pendant que les autres parlent.
La question de la part autobiographique arrive, inévitable. Je ne sais pas dire autre chose que la vérité, de moi je sais ça. Ici je n'ai pas le droit de me taire, on est au boulot, pas à un petit dîner entre amis ou je pourrais expliquer que non vraiment, en parler m'est trop difficile.
Alors j'avoue la part de triste vérité, quand ma vie m'est tombée dessus comme des voyous tendant une embuscade à un passant qu'ils ont cru fortuné, quand je suis par faiblesse devenu un boulet pour mes meilleur(e)s ami(e)s. Quand la plus proche à son tour, c'était normal, m'a quittée, la mort qui sent la bonne affaire et dans les parages s'en vient rôder. Le vieux pote attentif qui seul l'a vue venir, se rapproche et la fait fuir ou au moins s'éloigner. De mes propos je ne parviens à contrôler que deux choses : le "c'était normal" car je veux que tu saches combien je ne t'en veux pas (et d'ailleurs : pourquoi t'en voudrais-je ?) et les remerciements en passant, pour lui. Il m'en voudra peut-être mais moi je tiens à lui rendre justice. Sans lui alors, je ne serais plus là maintenant.
Le journaliste flaire le bon coup, l'air de n'y pas trop toucher, sur le mode, mais c'est terrible ça, il tente que j'en dise plus.
Et là soudain je reprends les rênes, je dis que c'est comme dans les meilleures tragédies, que l'on peut se faire infiniment de mal en se voulant du bien, que l'amie envolée ne savait pas tout car précisément craignant de trop peser (et ne sachant pas que c'était déjà fait) je n'avais pas tout dit des calamités qui alors m'accablaient. Elle pouvait donc raisonnablement supposer que par exemple mon homme serait bien là pour me soutenir, ou encore que ma propre santé était satisfaisante.
C'est hélas un peu tard, tu as décroché ton micro cravate au début même de ces derniers propos, te parviennent-ils au moins, et tu files vers les coulisses, j'ai à peine le temps d'apercevoir un éclat de tes larmes.
En très grand professionnel et profitant de ce que cette fuite a eu lieu dans l'ombre, Poivre imperturbable enchaîne les questions à ma destination. Il a compris que j'ai failli bondir à ta suite, sans savoir sans doute que c'était pour te prendre dans mes bras, te dire, que tu ne pouvais pas savoir, que ce n'est pas grave puisque tout s'est bien fini, et qu'enfin on se retrouve.
Mais il a posé sa main droite sur mon avant-bras gauche dans un geste de réconfort extrêmement ferme qui signifie, Vous, vous ne bougez pas.
Je n'entends plus vraiment ni les questions ni mes réponses, comme si quelqu'un d'autre à ma place s'en occupait, je perçois quelques frémissements d'approbation parmi les collègues, je crois vaguement savoir qu'il s'agissait de propos concernant l'écriture, je dis à cette part de moi qui semble assumer, C'est bien, continue !
et je pense à toi, Mon dieu pourquoi le siège de TF1 est-il si près de la Seine.
Arrive la question concernant ma venue tardive sur l'écriture. Que faire ? Donner ton nom à ce moment précis serait te désigner inévitablement comme la principale cause de mon fatal tourment. Ne pas le dire n'est pas juste : je te dois tout. Jamais sans toi je n'aurais essayé. Je croise mon regard avec Philippe, lequel me signifie, il se passe un truc, je n'y comprends rien, mais vas-y-continue, tiens bon. J'y trouve la solution. Sans donner de nom je narre notre rencontre, tes secours, tes encouragements, ta délicatesse à me mener tout doucement, comme on le ferait d'un cheval farouche et que personne n'a encore monté, vers le travail qui m'attendait.
Evidemment, le journaliste s'enquière de savoir qui. A nouveau je m'appuie sur Philippe, on échange un bon sourire d'amis, et ça fait venir Fabien à la rescousse, dont le sourire est le même, si chaleureux aussi, j'use donc soudain d'une ruse banlieusarde, si tant est qu'on puisse parler de ruse quand c'est peu volontaire et à ce point au fil du rasoir, pensé à l'instant même de le dire, je vais donc comme pour l'avouer, ton nom, et freine selon le mode "ma béquille dans le ..." de son slam sur Saint Denis.
Puis me vient quelque chose qui m'est naturel, de dire que non, que je ne peux pas dire, que comme je n'ai pas eu connaissance du sentiment de mon initiatrice sur celui-ci de mes travails, je ne voudrais pas me réclamer d'un parrainage qui ne serait pas souhaité et pèserait sur cette marraine involontaire.
Poivre pige que je n'irais pas plus loin, saisit au bond la balle d'éventuelles publications ultérieures, je parle des récits italiens avec lesquels je me sens à l'aise.
Le tour en arrive aux autres, enfin. Des yeux je supplie mon hôte, Puis-je partir à présent ?
Il me répond de même, fataliste, Allez-y. Il y a de la tendresse là-dedans, et du séducteur là-dessous.
A ma plus grande surprise car même en rêve ma maladresse m'abandonne rarement, je me libère sans coup férir du médiatique appareillage, file à la loge, attrape mon sac à main, mon manteau sans même l'enfiler, passe les toilettes sans même une escale, ne me perds pas un seul instant dans tous ces couloirs pourtant inconnus, débouche dehors. Tu es sur le trottoir d'en face, appuyée à un arbre.
Tu m'attendais.
Seulement ce rêve a été si intense, si proche du cauchemar, à ton départ, à mon absence de perceptions après ton arrivée, à la peur soudaine éprouvée pour toi (vouloir aller secourir quelqu'un et en être empêché, cf. une scène terrible de "The wind that shakes the barley"), que j'ai comme épuisé mon quota d'émotions oniriques supportables, et qu'il s'arrête d'un seul coup.
A cet instant là et sans cause extérieure (ni réveil qui sonne, ni mari qui s'agite ou se met à ronfler, ni enfant qui soudain parle dans son sommeil et qu'à travers la cloison on n'entend que trop bien).
Je ne sais rien de la suite. Il est évident que le moi de ce rêve s'apprêtait à courir vers toi et te serrer très fort en pleurant dans mes bras. Il n'est pas évident du tout que le toi de ce rêve en ait éprouvé l'envie réciproque et ne sorte pas de son imperméable le pistolet de Paul, par exemple, auquel cas me connaissant il n'est pas totalement exclu que ça s'achève en comédie benignesque sur le mode Ah non mais tu vas pas recommencer !
Je ne sais rien de rien. La seule certitude est que ce songe étrange, car si précis (je ne les raconte pas mais les détails techniques des conditions d'enregistrements y sont confondants de précisions que je ne savais pas savoir) et pour moi si déchirant, n'a pas fini de me hanter, ni éventuellement d'en engendrer d'autres, variantes ou dérivées sous des formes diverses.
Guérirais-je jamais ?
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